« C’est un désastre, la déception est immense. » Dino Zoff, champion du monde 1982 et ancien sélectionneur de la Squadra Azzurra, parle à RADICI.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALESSIO SCHIESARI

Il n’élève jamais la voix, mais chaque mot compte. Dino Zoff ne cherche pas d’excuses. Au moment le plus difficile du football italien, il revient à l’essentiel.

Pour la troisième fois, l’Italie est absente de la Coupe du monde. Quel effet cela fait-il ?

Mauvais, très mauvais… On ne peut plus se raccrocher au hasard, à une blessure, à un match raté. Quand cela arrive trois fois, c’est qu’on le mérite. Nous, Italiens, étions ceux des quatre Coupes du monde.

Nous avons plus d’un million et demi de licenciés, la Bosnie 15 000. Comment cela est-il arrivé ?

Sur le terrain, les chiffres ne comptent plus, seules les capacités font la différence. C’est un moment terrible pour notre football. Il y a énormément d’étrangers dans toutes les équipes, moins de place, mais je pense que, même dans ces conditions, si un joueur est bon, il finit par émerger. Or, depuis des générations, cela n’arrive plus, ou trop rarement.

Vous avez entraîné l’équipe d’Italie lors de l’Euro 2000, et il y a eu cette finale perdue contre la France sur le but en or de Trézéguet. Dans cette équipe, il y avait Del Piero, Totti, et vous pouviez même vous permettre de ne pas convoquer Baggio. Pourquoi ne voit-on plus émerger de tels joueurs ?

Les Baggio, Totti ou Del Piero n’ont pas besoin d’apprendre, ce sont des champions, ils naissent avec un don. Le reste se construit. Le problème, c’est que depuis plusieurs générations, nous n’y arrivons plus.

Quand un jeune arrive aujourd’hui en Série A, que lui manque-t-il le plus ?

La personnalité. On est accablé de critiques dès que l’on ne joue pas bien. Je ne pense pas que le problème soit technique : ceux qui étaient sur le terrain contre la Bosnie étaient de bons joueurs. Mais c’est vrai qu’on n’apprend plus à dribbler, on ne travaille plus la créativité.

Les Français, avec des structures comme Clairefontaine, ont choisi une autre voie. Pourquoi l’Italie n’y parvient-elle pas ?

Chaque pays a son système. En Italie, on s’appuie sur les clubs. Cela a toujours été ainsi. Je ne sais pas quelle est la solution. Je sais seulement qu’à mon époque, il n’y avait pas tous ces centres de formation pour les jeunes, et pourtant de bons joueurs sortaient quand même du lot.

Certains proposent d’imposer un nombre minimum de joueurs italiens sur le terrain. Est-ce une idée envisageable ?

Autrefois, il y avait deux étrangers, et c’est tout. Je pense que ce serait une règle juste, qui aiderait à faire émerger les jeunes Italiens. Le paradoxe, c’est que dans les équipes de jeunes, les joueurs sont bons, puis quelque chose se bloque. Ce n’est pas facile de comprendre quoi.

Pourquoi les clubs italiens font-ils appel à autant de joueurs étrangers ?

Parce qu’ils coûtent moins cher et ils sont même souvent bons. Ils sont comme nous l’étions autrefois, quand les enfants jouaient pendant des heures sur de petits terrains.

Quel est aujourd’hui le niveau de la Série A ?

C’est une partie du problème. Les arbitres sifflent trop, il y a beaucoup de temps morts et peu de rythme. Il n’y a pas de spectacle. Un jeu aussi morcelé enlève aux joueurs le rythme et l’envie de se battre.

Et le VAR (arbitre assistant vidéo, ndr.) ?

Il est utile, mais à trop l’utiliser, on finit toujours par trouver quelque chose à sanctionner. On en arrive au paradoxe de jouer de moins en moins. Je ne suis pas contre : pour le hors-jeu, des fautes graves ou la ligne de but, c’est utile. Mais même la meilleure technologie, utilisée à l’excès, devient négative.

Qu’est-ce qui vous agace le plus dans le football d’aujourd’hui ?

La possession de balle à outrance. Et la comédie ; au moindre contact, on reste au sol à se plaindre. Cela arrive ailleurs, mais en Italie beaucoup plus. Ce n’est pas ça l’esprit du football.

Le déclin du football italien reflète-t-il un déclin plus large du pays ?

Je ne mettrais pas tout le monde dans le même sac. Dans les sports individuels, nous n’avons jamais été aussi forts. Mais il y a un problème de dispersion des talents : de plus en plus de sports et de moins en moins d’enfants à cause de la baisse de la natalité. C’est ça le véritable problème de l’Italie. Et il a forcément des conséquences sur le football.

QUI EST DINO ZOFF ?

Né en 1942 à Mariano del Friuli, Dino Zoff est l’une des figures les plus importantes de l’histoire du football italien. Gardien de but emblématique de la rigueur et de la constance, il a passé une grande partie de sa carrière à la Juventus, après avoir fait ses débuts avec l’Udinese et Mantova.

Avec la Juventus, il a remporté six championnats d’Italie, deux Coupes d’Italie et une Coupe UEFA. En équipe nationale, il a disputé 112 matches et a remporté la Coupe du monde de la FIFA 1982 en tant que capitaine : il avait 40 ans, ce qui fait de lui, encore aujourd’hui, le vainqueur du tournoi le plus âgé.

Il détient également le record des 1142 minutes sans encaisser de but avec l’équipe nationale italienne, un record historique pendant de nombreuses années.

Une fois retraité, il s’est lancé dans une carrière d’entraîneur de plusieurs clubs et de l’équipe nationale. Il incarne une figure de référence grâce à son style sobre et son sens de la mesure, sur et en dehors du terrain.