Le Made in Italy, ce sont aussi des des marques vendues, des capitaux étrangers et une question plus sérieuse qu’elle ne le semble : qu’est-ce qui rend un produit véritablement italien ? Si beaucoup de marques historiques passent entre des mains étrangères, le véritable problème n’est pas le passeport des propriétaires, mais plutôt de savoir si l’Italie est encore capable de produire excellence, emploi et futur.
FLAVIO APRIGLIANESE
Chaque matin, dans des millions de maisons, le café monte dans la Moka avec le même bruit habituel. D’abord, il gargouille tout doucement, puis il se fait entendre, comme un petit moteur domestique. Il évoque la cuisine, la hâte, le journal posé sur la table, la question « tu en veux ? » avant même de dire bonjour.
Puis on apprend que même Bialetti, la maison de la cafetière la plus célèbre au monde, la Moka, passe sous le contrôle d’un fonds étranger. Alors la question s’impose d’elle-même : nous ont-ils aussi acheté le café du matin ?
Bien sûr que non. Mais l’effet symbolique est fort. Car la Moka n’est pas seulement un objet, c’est un élément du théâtre quotidien italien. Coincée entre le buffet et les souvenirs, entre la cuisinière et l’enfance. Même ceux qui utilisent désormais des capsules la regardent encore avec respect, comme on regarde une tante âgée qui n’utilise pas WhatsApp mais qui sait tout de la famille.
Il importe cependant de ne pas tomber dans l’habituel mélodrame national. En effet, chaque fois qu’une marque italienne finit dans des mains étrangères, le chœur repart de plus belle : ils nous achètent tout, nous ne sommes plus maîtres de rien, le made in Italy n’est plus italien. Parfois, c’est vrai. Parfois, c’est plus compliqué. Parfois, tout simplement, une entreprise italienne ne trouve pas en Italie les capitaux, la vision ou les forces suffisantes pour redémarrer.
Le cas Bialetti en dit long à cet égard. Bialetti est passée sous le contrôle de NUO Capital, un fonds basé au Luxembourg et lié à la famille Cheng de Hong Kong. En 2025, NUO Capital a annoncé l’acquisition de 78,6 % de la société, avec une opération de 53 millions d’euros, suivie du retrait de la célèbre marque de la Bourse italienne. Mais Bialetti n’est pas arrivée à cette situation telle une reine de l’industrie dénuée de problèmes : il y avait des dettes, la concurrence des capsules, l’évolution des habitudes, la difficulté de transformer un mythe domestique en une entreprise véritablement solide sur le marché mondial. Alors que dire : certes, la Moka est dans le cœur des Italiens, mais le cœur ne suffit pas toujours à payer les fournisseurs.
Voici donc une première vérité, peu romantique mais nécessaire : une marque italienne rachetée par des étrangers n’est pas automatiquement une marque morte. Lamborghini, propriété allemande depuis de nombreuses années, continue de produire à Sant’Agata Bolognese et, en 2024, elle a dépassé pour la première fois les 3 milliards d’euros de revenus. Il est difficile d’affirmer que l’italianité s’est évaporée là-bas. Certes, dans les conseils d’administration, on parle peut-être moins italien, ou plutôt émilien, qu’autrefois, mais les voitures naissent toujours là où elles doivent naître.
La vraie question n’est donc pas seulement : « Qui est propriétaire ? ». La question est : « Que reste-t-il en Italie ? ». Y a-t-il encore des usines ? Des compétences ? Des emplois décents ? De la recherche, du design, des fournisseurs, des techniciens, des artisans, des jeunes à former ? Ou bien ne reste-t-il qu’un joli nom, collé sur un produit qui conserve davantage le parfum de l’Italie que sa substance ?
Ici, le discours se fait moins nostalgique et plus sérieux. Le made in Italy n’est pas un petit drapeau. Ce n’est pas un drapeau tricolore imprimé sur un paquet. Ce n’est pas le mot « excellence » répété à l’infini, comme s’il suffisait de le prononcer pour faire naître des miracles industriels. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement Meloni a même rebaptisé l’ancien ministère du Développement économique pour en faire le ministère des Entreprises et du made in Italy : un choix curieux, presque publicitaire, comme si le nom d’un ministère pouvait à lui seul devenir une politique industrielle. Bien sûr, les mots comptent, et le made in Italy est une formule puissante. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il ne devrait pas être utilisé comme un slogan à coller sur la porte d’un ministère. Car on ne gère pas le made in Italy en le célébrant, mais en créant les conditions pour qu’il continue d’exister.
Désormais, tout est synonyme d’excellence en Italie : le vin, la mode, le fromage, le village, la fête du village, le quartier, le sandwich à la mortadelle finement tranchée. Il ne manque plus que l’excellence de la file d’attente à la Poste, mais, tôt ou tard, cela finira bien par arriver aussi.
Les véritables excellences sont plus discrètes. Elles ont besoin d’écoles techniques, de laboratoires, d’ateliers, de crédits, de recherches, de salaires justes, de transmissions entre générations et d’apprentis qui ne soient pas traités comme de la main-d’œuvre de seconde zone. Elles ont besoin d’un pays qui ne se contente pas de célébrer le travail bien fait dans les discours officiels, mais qui le rende possible.
Voici maintenant une seconde vérité, encore plus dérangeante : le made in Italy peut aussi être trahi par des entreprises intrinsèquement italiennes. Il suffit de regarder certains cas dans la mode et le luxe, où derrière des prix vertigineux se cachent des filières opaques, des sous-traitances incontrôlées et des travailleurs exploités. En 2025, Loro Piana, marque italienne contrôlée par le groupe français LVMH, a été placée sous administration judiciaire en Italie à la suite de problèmes liés à l’exploitation de la main-d’œuvre dans la chaîne d’approvisionnement ; des affaires similaires avaient déjà concerné d’autres grands noms de la mode. Ici, le problème n’est pas la nationalité du propriétaire. C’est la manière dont on produit. Un manteau peut être made in Italy et raconter, derrière son étiquette, une histoire peu glorieuse. Un sac peut coûter l’équivalent d’un mois de salaire et être fabriqué par des mains mal payées. Une chaussure peut porter un nom italien et marcher sur une chaîne de production indécente. À ce stade, l’italianité n’est pas défendue. Elle est exploitée.
Tout est là. Le made in Italy ne doit pas être protégé comme une relique, mais comme une promesse. Il ne faut pas empêcher le monde d’investir dans les marques italiennes ; il faut empêcher ces marques de devenir des coquilles vides. Si un capital étranger apporte des investissements, maintient la production, consolide l’emploi et ouvre de nouveaux marchés, il n’est pas nécessairement un ennemi. Si, en revanche, il achète un nom, vide le territoire, réduit les coûts et ne laisse en Italie qu’une belle histoire à raconter, alors oui, quelque chose se brise.
Le même critère devrait aussi s’appliquer dans l’autre sens : lorsqu’un groupe italien rachète une marque étrangère, on ne parle pas de pillage, mais d’expansion, de stratégie, de succès international. Il faut donc être honnête : le problème n’est pas la nationalité de l’acheteur, mais ce qu’il décide de faire après avoir racheté. Investir ou dévaliser. Respecter ou exploiter. Préserver un savoir-faire ou le réduire à un simple logo.
Bialetti n’est pas un cas isolé, il est simplement le plus frappant, car la Moka est présente dans toutes les cuisines, les habitudes et les souvenirs du quotidien de millions d’Italiens. Autour d’elle, cependant, le paysage est bien plus vaste. Iveco, important nom de l’histoire industrielle italienne, est entré dans l’orbite de l’indien Tata Motors, tandis que sa division défense a été séparée et cédée à l’italien Leonardo. IP (Italiana Petroli), l’un des grands réseaux italiens de carburants, s’est retrouvé au centre d’un accord avec l’azerbaïdjanais SOCAR. Pirelli, marque historique de pneumatiques, porte en son sein depuis des années la présence chinoise de Sinochem. Riso Scotti, autre nom familier sur les tables italiennes, a vu s’accroître le poids de l’espagnole Ebro Foods, tout en restant contrôlée par la famille Scotti.
Chaque histoire est différente, et il serait stupide d’en faire un seul roman de pillage. Certaines acquisitions sauvent des entreprises, d’autres ouvrent des marchés, d’autres encore apportent des capitaux indispensables. Le problème ne réside pas dans le passeport du propriétaire, comme si un actionnaire italien était automatiquement vertueux et un étranger automatiquement prédateur. Le problème survient lorsque la marque ne reste italienne que dans la mise en scène, tandis que les décisions, les investissements, la recherche, le travail et la chaîne d’approvisionnement filent ailleurs. Dans ce cas, le made in Italy ne meurt pas d’un coup. Il se vide lentement.
Nous devrions peut-être cesser de nous demander sans cesse si le made in Italy est encore italien. La question plus pertinente est autre : l’Italie fait-elle encore ce qu’il faut pour le mériter ? Le made in Italy ne naît pas dans les communiqués de presse, mais entre les mains de ceux qui possèdent le savoir-faire, dans l’esprit de ceux qui savent inventer, dans les lieux où les compétences se transmettent de génération en génération sans tomber dans le folklore. Le made in Italy naît quand une usine n’est pas seulement un coût, mais un patrimoine.
La Moka continuera probablement à gargouiller dans les cuisines. Certains diront que le café n’a plus le même goût. Peut-être exagèrent-t-ils. Le café dépend souvent davantage de la personne qui le prépare que du capital social de l’entreprise. Mais une chose est sûre : si nous voulons que le made in Italy reste italien, il ne suffit pas de défendre les marques lorsqu’elles sont vendues. Il faut d’abord défendre les conditions qui les font naître.
Le made in Italy peut survivre à un propriétaire étranger. Il ne peut pas survivre au vide. Il ne peut pas survivre si le logo reste et que les mains disparaissent, si l’histoire reste et que l’atelier s’éteint, si l’arôme reste et que la substance manque. Sinon, le vrai risque est que le café du matin devienne amer. Non pas parce que quelqu’un a racheté la Moka. Mais parce que, trop souvent, nous avons confondu l’étiquette avec le pays qui aurait dû faire en sorte qu’elle dise vraie.
F.A.












