Des langues locales à l’italien contemporain, un patrimoine en constante évolution.

FRANCESCO SABATO

Pendant une longue période, avec la généralisation de l’alphabétisation et la diffusion de l’italien standard, on a pensé que les dialectes étaient voués à disparaître. À partir des années 1970 surtout, cela ne semblait être qu’une question de temps : une langue commune pour tous, et le reste destiné à s’évanouir lentement.

Pour comprendre ce que représentent réellement les dialectes en Italie, il est nécessaire de faire un retour en arrière. Bien avant l’existence d’une langue nationale, une pluralité de langues a existé pendant des siècles en l’Italie.

Les parlers locaux – que l’on appelle aujourd’hui dialectes – n’étaient pas des variantes de l’italien, mais des systèmes linguistiques autonomes, issus directement du latin et qui sont développés différemment d’une région à l’autre. Dans bien des cas, ils étaient si éloignés les uns des autres que deux Italiens, originaires non seulement de régions éloignées, mais aussi de villes d’une même région, ne se comprenaient pas du tout.

On estime qu’il existe en Italie plusieurs dizaines de grands systèmes linguistiques et des centaines de variétés locales, des milliers si l’on tient compte de toutes les nuances et des parlers de petits territoires ou de petits villages.

Cette distance n’est pas seulement théorique. Pendant la Première Guerre mondiale, des millions d’Italiens venus de différentes régions se sont retrouvés pour la première fois côte à côte, dans les tranchées. Beaucoup ne parlaient pas italien et communiquaient uniquement dans leur dialecte. Les officiers étaient souvent contraints de recourir à des intermédiaires ou de simplifier considérablement les ordres. Dans certaines situations, ces difficultés de compréhension entraînaient confusion, retards, voire des malentendus dangereux, allant jusqu’à faire prendre certains soldats pour des ennemis. La guerre a été, de manière brutale, l’un des premiers lieux de contact linguistique entre Italiens.

Dans de nombreux cas, ces parlers étaient de véritables langues du quotidien, tandis que l’italien, façonné sur le modèle du toscan littéraire, restait une langue écrite, savante, éloignée de la vie réelle.

L’unité linguistique a été un processus récent dans la Botte. Après l’unité italienne, en 1861, moins de 10 % de la population parlait italien, tandis que la majorité s’exprimait dans son dialecte local. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle, grâce à l’école, au service militaire et surtout aux médias de masse, que l’italien s’est progressivement imposé comme langue commune.

Ce parcours démarque profondément l’Italie d’autres pays européens, comme la France, où l’unification linguistique s’est réalisée bien plus tôt, entre le XVIIe et le XIXe siècle, sous l’effet d’une forte centralisation politique et culturelle. En France, les langues régionales – comme l’occitan, le breton ou l’alsacien – ont progressivement reculé, tandis qu’en Italie la diversité linguistique est restée plus répandue jusqu’à une période récente.

Mais cette évolution n’a rien eu de neutre. Pendant des décennies, à l’école, parler le dialecte était découragé, voire interdit. Dans de nombreuses classes, jusqu’aux années 1960, l’usage du dialecte était corrigé ou sanctionné : bien parler signifiait parler italien. C’est aussi de cette manière que s’est construite l’unité linguistique du pays.

D’ailleurs les chiffres le confirment. En l’espace de quarante ans, l’usage exclusif du dialecte au sein de la famille est passé de 32 % en 1988 à 9,6 % en 2024. Une transformation profonde, qui marque le passage d’une société plurilingue à une réalité largement unifiée sur le plan linguistique.

Pourtant, cette évolution n’a jamais fait disparaître les dialectes. Aujourd’hui, si l’italien est la langue largement partagée, celle qui permet de communiquer partout, les dialectes ont changé de fonction. Ils ne sont plus l’unique moyen d’expression, mais ils continuent de vivre à côté de l’italien, en s’y mêlant dans les contextes les plus variés. Cette nouvelle position leur permet justement de trouver une seconde vitalité, tout particulièrement dans la musique, le théâtre, le cinéma et aussi sur les réseaux sociaux, non par nostalgie, mais par efficacité et immédiateté.

Par ailleurs, de nombreuses expressions locales ont dépassé les frontières régionales pour entrer dans l’usage courant de tous les Italiens.

Citons par exemple le romain daje qui est devenu pour tous un encouragement (forza! – andiamo!), mais aussi, selon l’intonation, une manière d’exprimer l’ironie ou l’agacement. Le napolitain cazzimma désigne une forme de ruse dure, presque cynique, difficile à exprimer avec un seul mot italien. Le milanais schiscetta, qui désigne la gavetta, la gamelle du repas apporté de chez soi, continue de coexister avec l’anglais lunch.

Ce phénomène n’a rien de nouveau. Depuis des siècles, certains mots locaux ont voyagé bien plus que les personnes elles-mêmes : ciao, d’origine vénitienne, dérive d’une expression qui signifiait littéralement sono tuo schiavo (je suis votre serviteur), une formule de politesse ensuite devenue universelle. C’est l’un des rares cas où un mot dialectal italien a fait le tour du monde.

Cette circulation montre que les dialectes ne sont pas enfermés dans les territoires, mais qu’ils participent activement à l’évolution de l’italien contemporain.

Il ne faut pas oublier non plus que, dans un monde de plus en plus marqué par l’uniformisation linguistique, les dialectes représentent une forme de continuité culturelle et de fidélité à un territoire bien défini. Ils conservent des traces d’histoire, de relations sociales, de façons de vivre et de penser qui, loin d’être des éléments figés, demeurent un patrimoine linguistique vivant qui se transforme au rythme de ma société. 

Voilà pourquoi les dialectes sont une composante vivante de la langue italienne d’aujourd’hui, capable de s’adapter, de circuler et de se renouveler sans oublier ses racines.

F.S.

UTILISATION DES DIALECTES SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX

Si les chiffres officiels semblent indiquer un déclin progressif de l’utilisation des dialectes, un phénomène récent vient en partie inverser cette tendance : sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok et Instagram, le dialecte ne disparaît pas, mais se transforme et se répand parmi les plus jeunes.

Quelque chose d’intéressant est en train de se passer. Ce dialecte que les parents ont souvent abandonné ou mis de côté, les enfants le redécouvrent sur la grande place numérique que constituent ces plateformes. Une phrase comme « vecio, se no xe pan, xe poenta » (si ce n’est pas du pain, c’est de la polenta) peut devenir le cœur d’un reel viral, d’un mème, d’une blague partagée. Du vénitien au barese, du calabrais au sicilien, les contenus en dialecte enregistrent des millions de vues. Les mots locaux deviennent des éléments de récit, des explications d’expressions idiomatiques, et même des chansons.

Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. Dans le Sud, par exemple, des expressions napolitaines telles que « nun te preoccupà » (ne t’inquiète pas), « uagliò » (les gars) accompagnent les histoires du quotidien, les blagues entre amis et les vidéos qui intègrent ces mots à l’argot générationnel. Souvent sous une forme hybride, où des termes anciens se mélangent au rythme des réseaux sociaux, jusqu’à devenir presque un signe distinctif, une petite marque personnelle.