Les journaux italiens ont cédé encore une fois à la tentation – alléchante, reconnaissons-le – de recourir à la figure d’Antigone pour parler de l’actualité nationale.
Le 27 juin 2019, la Capitaine du navire de l’ONG Sea Watch 3 Carola Rackete a forcé le barrage des eaux italiennes et fait son entrée à Lampedusa, où elle a été arrêtée pendant que les 42 migrants qu’elle avait à bord depuis plus de deux semaines mettaient pied à terre. Après quatre jours d’assignation à résidence, le soir du 2 juillet, le juge pour les enquêtes préliminaires d’Agrigente en annulant l’arrestation de Carola : « le décret italien sur la sécurité n’est pas applicable aux actions de sauvetage », a commenté le juge.
À partir du moment où la Capitaine a accosté de force sur l’île, la presse et les intellectuels ont ressuscité la figure mythologique d’Antigone : « Salvini vs Rackete: quando l’etica sfida la legge dello Stato », titre Il Fatto Quotidiano. « Rackete è il cuore, Salvini la ragione », commente le chanteur et professeur italien Roberto Vecchioni. « Antigone è la Costituzione », titre Il Manifesto le 2 juillet. La presse française, à travers Libération, participe à la comparaison : « Antigone, aujourd’hui, n’est plus grecque mais allemande. Elle s’appelle Carola Rackete. Comme Antigone, elle a fait passer les considérations humaines avant la (mauvaise) raison d’État ».

Carola Rackete, capitaine du bateau Sea Watch

Antigone la jeune, l’impulsive, l’amoureuse de la loi naturelle et de l’éthique, la tragique, la courageuse. Racontée d’abord par Eschyle et par Sophocle, reprise en temps de guerre par Jean Anouilh, par Jean Cocteau, par Bertolt Brecht, Hannah Arendt et tant d’autres. À chaque fois que la société interroge l’éthique de la loi de l’État ou le bon sens de celui qui l’impose, Antigone resurgit dans la mémoire collective.
Aujourd’hui, Antigone c’est Carola Rackete. Certes, la comparaison n’a rien d’une nouveauté dans l’histoire européenne. Mais, si nous regardons de plus près le cas italien, la concentration d’ « Antigones » nommées ou autoproclamées depuis l’arrivée de la Ligue au pouvoir – c’est-à-dire depuis à peine un an et trois mois – est remarquable.
Mimmo Lucano, le maire du village de Riace en Calabre a été investi du rôle d’Antigone après avoir été inquiété pour favorisation de l’immigration clandestine et éloigné de son village par l’autorité de l’État.
Lors de l’approbation du décret-loi sur l’immigration et la sécurité en septembre 2018, la Constitution italienne jouait également le rôle d’Antigone.
Sans compter les nombreux articles et même les pièces théâtrales qui apparaissent en comparant Matteo Salvini au tyran Créon de la tragédie.
Pourtant, c’est un terrain glissant et à double tranchant, celui de l’Antigone : y a-t-il une raison de l’État incontestable de la part de l’individu ? Au contraire, est-il un devoir citoyen celui de défier les lois que le bon sens nous suggère être injustes ? Peut-on questionner une loi démocratique ? La tragédie grecque nous mets devant ces questions depuis plus de deux-mille ans, et la question reste irrésolue.
Mais que vous soyez pour le parti d’Antigone ou pour celui de Créon, pour la loi humaine ou pour celle de l’État, c’est bien de se rappeler que ces deux positions existent. Seulement, il est difficile de s’apercevoir de la différence quand elles coïncident. Le problème est bien là : le ministre de l’intérieur italien est en train – qu’il en soit conscient ou pas – de défier cette concordance.
Jour après jour, il creuse la différence, il teste l’éthique de ses citoyens, il prend les mesures. Entre temps, les Antigones s’enchaînent et le Créon reste le même et bien en place.
S’il connaissait la tragédie ancienne, il saurait qu’elle ne se termine jamais bien pour Antigone, mais encore moins pour Créon.