Nicola Gratteri, procureur de la République de Naples, engagé depuis des décennies sur le front de la lutte contre la ‘Ndrangheta, met en avant l’utilité, les coûts, les priorités en matière d’infrastructures et le risque d’infiltrations criminelles.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALESSIO SCHIESARI

Monsieur le Procureur, vous avez affirmé qu’un ouvrage public se construit parce qu’il est nécessaire. Alors je vous pose la question suivante : le pont sur le détroit est-il nécessaire ?

La question est exactement celle-ci : on ne construit pas un ouvrage public parce qu’il est devenu un symbole politique. O, le fait réalise s’il améliore concrètement la vie des citoyens et si le rapport entre coûts et bénéfices justifie l’investissement. Je commencerais par les chiffres : combien de personnes traversent-elles aujourd’hui le détroit, quelle est la quantité de marchandises, quel temps gagnerait-on réellement, quel serait l’impact sur le trafic ferroviaire ? Et surtout, dans quel système de transport le pont s’insérerait-il ? Traverser le détroit plus rapidement ne suffit pas si ensuite on se retrouve avec des trains lents ou des liaisons routières inadaptées. C’est de cette réalité qu’il faut partir.

Les partisans du pont affirment que cet ouvrage pourrait être un moteur qui permettrait de canaliser les investissements nécessaires pour les voies ferrées, les routes, les ports et les liaisons du Mezzogiorno.

C’est possible, mais il faut le démontrer. Nous ne pouvons pas fonder un raisonnement aussi important sur une simple promesse. Si le pont est accompagné d’une liaison ferroviaire à grande vitesse, de la modernisation des lignes siciliennes et calabraises et de liaisons efficaces entre la mer Ionienne et la mer Tyrrhénienne, alors tout doit être formalisé par écrit : ressources, projets, délais de réalisation. Le risque est de concentrer une quantité énorme de ressources sur la liaison entre les deux rives, et de laisser irrésolus les problèmes qui précèdent et suivent la traversée du détroit.

Le risque d’infiltrations criminelles est souvent évoqué en termes vagues. Dans un ouvrage de cette ampleur, où se niche concrètement le danger ?

Je ne dirais jamais que le pont ne doit pas être construit parce que la ‘Ndrangheta et Cosa Nostra existent. Ce serait une reddition de l’État. Si un ouvrage est nécessaire, l’État doit être capable de le réaliser en empêchant les mafias d’y pénétrer.

Le problème ne concerne pas seulement le grand marché public. Les mafias ont appris depuis longtemps à s’insérer dans les niveaux suivants de la filière : sous-traitance, fournitures, terrassement, transports, location de véhicules et recrutement de la main-d’œuvre. Ensuite, il y a la zone grise, qui est à mes yeux déterminante. Aucun instrument ne fonctionne automatiquement : il faut des bases de données interconnectées, du personnel spécialisé, des contrôles continus et des outils d’investigation adaptés pour la magistrature et les forces de l’ordre.

La Società Ponte sullo Stretto garantit que le coût total ne dépassera pas 13,5 milliards d’euros. Y croyez-vous ?

Il ne s’agit pas de faire confiance ou non. Lorsqu’on administre de l’argent public, on ne doit pas se fier à la confiance : il faut contrôler. Aujourd’hui, le coût officiellement annoncé est de 13,532 milliards d’euros, financé essentiellement par des ressources publiques. La société affirme que ce montant sera respecté ? Très bien. À la fin, ce sont les actes, les contrats, les variantes et les coûts réels qui compteront. L’histoire des grands travaux nous a enseignée que des contrôles indépendants sont indispensables.

Vous avez appelé à un référendum auprès des Calabrais et des Siciliens pour savoir s’ils veulent vraiment ce pont. Et si la majorité était favorable ?

Si l’on demande aux citoyens de se prononcer, il faut être prêt à accepter leur décision. Mais la question doit être claire : non pas simplement « voulez-vous le pont ? », mais « quelles infrastructures jugez-vous prioritaires, et où estimez-vous que des ressources d’une telle ampleur doivent être investies ? ». Le référendum  signifierait retirer le débat de la propagande des partisans et des opposants pour le rendre aux citoyens.

Quelles conditions devraient être respectées pour que l’on puisse reconnaître que l’État a agi avec sérieux et dans l’intérêt public ?

La première condition est que chaque décision soit vérifiable. Les citoyens doivent savoir combien coûte l’ouvrage, pourquoi il coûte un telle somme et qui reçoit l’argent public. Toute augmentation doit être expliquée. Si, à la fin, le pont est réalisé avec les coûts déclarés, dans le respect des règles et sans sacrifier les autres infrastructures nécessaires au Mezzogiorno, alors l’État aura démontré qu’il sait faire son métier. Le vrai défi n’est pas seulement de construire un pont, c’est de démontrer que dans des territoires où opèrent des organisations mafieuses, il est possible d’investir des milliards d’euros sans leur laisser une part de l’avenir.