Ecrivain et conférencier, spécialiste en solutions de veille du groupe Ouest-France, Bruno Rossetti est un descendant de la communauté italienne qui émigra à Saint-Nazaire. Il est aujourd’hui aussi co-président et l’un des référents historiques de l’association Francitalia.
Il a pris sa plume pour la revue RADICI.

C’était en 1924, voici donc presque un siècle, l’ouest de la France connu une arrivée d’italiens sur Saint-Nazaire, près de Nantes en Pays de la Loire. Mes grands-parents, Giovanni et Maria-Chiara Rossetti avec leur très jeune fils Silvio, furent une de ces familles. Au total, environ soixante foyers arrivèrent pour être bâtisseurs de géants des mers. La France, à travers la Compagnie Générale Transatlantique, visait la création d’un paquebot de prestige, qui fut appelé « Île-de-France », navire qui fut une référence des années 1924 jusqu’en 1959. Il allait être l’ambassadeur d’un nouvel art, de l’art décoratif, issu du salon International de Paris de 1925.
C’est presque 10 ans avant que les italiens ne construisent « Rex », transatlantique qui fut cité en vedette dans le film Amarcord de Federico Fellini.
Comme le disait Giovanni, « il fallait se retrousser les manches » car la tâche étaient rude pour ceux dont le rôle, avec de nombreux français déjà sur place, étaient de bâtir la coque d’un paquebot.
Son métier en arrivant fut celui de teneur de tas, «tenitore di tassello ». Imaginez-vous qu’en 1924, la technique de la soudure n’était pas au point, et il fallait construire la coque de presque 250 mètres de long, soit plus long que 2 terrains de football, à l’aide de millions de rivets afin de réunir les morceaux de tôle ! Le métier était éreintant physiquement car le teneur de tas devait exercer la contre force avec son tas, un outil permettant de maintenir la tête du rivet, par rapport à celui de l’autre côté de la tôle, le frappeur, qui frappait l’autre extrémité du rivet chauffé à 950 degrés, afin de l’écraser. Tout ce travail se faisait de tout temps, dans le bruit, le froid et la chaleur…

La gare Saint-Lazare

Ses explications sur son travail m’ont toujours fasciné, tout comme ce qui les avait amenés à quitter leur Italie natale. Giovanni, le Sarde était né en 1893 à Lanuseï. Très tôt, vers 11 ans, il quitte son île dans une grande pauvreté et accompagne un vendeur de chapeaux qui voulait faire du commerce sur l’Italie continentale. Ils prirent le bateau à Tortoli-Arbatax, ne se doutant pas que 20 ans plus tard, Giovanni deviendrait un bâtisseur de navires bien plus gros à l’étranger.
Dans un premier temps, mon grand-père arriva à Rome, puis remonta petit à petit l’Italie, il fit en 1922 dans le port de Gênes, une rencontre qui allait bouleverser sa vie, celle d’une Piémontaise Maria-Chiara Bono, native d’Ovada. Elle était couturière et lui à ce moment-là travaillait à la croix verte « La Croce Verde », un organisme de secours pour toutes sortes de sinistrés. 1922, c’est aussi la marche sur Rome avec la prise du pouvoir par Mussolini et ses partisans. La crise politique était de plus en plus rude pour les opposants au régime, la situation économique se dégrada aussi pour eux, et c’est à ce moment que des émissaires envoyés par les chantiers de Penhoët, l’ancien nom des chantiers de l’Atlantique, étaient à Gênes afin de recruter de la main d’œuvre. Tout était prévu pour les candidats à l’émigration, même le billet de train. C’était le grand bond dans l’inconnu, comme la plupart des émigrés, mes grands-parents ne connaissaient pas un mot de français, ils se retrouvèrent à un moment donné dans la gare Saint-Lazare à Paris. Ils croyaient comprendre qu’ils étaient arrivés à destination ! En effet pour eux, phonétiquement « Saint-Nazaire » est assez proche de
« Saint-Lazare », ils ont donc commencé à chercher les chantiers de Penhoët dans la capitale ! L’émigration comporte une grande part d’adaptation, où parfois des situations cocasses arrivent.

Un hôtel qui n’en était pas un

Les Rossetti arrivèrent à leur but et découvrirent pour la première fois l’Atlantique. « Les marées et les vagues sont plus fortes qu’à Tortoli ou Gênes » remarquèrent-ils. Le chantier de Penhoët qu’ils découvrirent est à l’estuaire de la Loire et de sa rencontre avec l’océan. Tout semble indiquer sur place l’effervescence liée à la création du futur champion des mers, le fameux nom de code R5. Le nom du bateau n’est pas identifié au départ et on n’en connaissait que son code, son nom « Île-de-France » ne fut dévoilé que plus tard. La ville totalement récente de Saint-Nazaire, était complètement centrée sur sa construction navale et c’est dans le quartier de Penhoët très proche du chantier du même nom, que logèrent au départ les émigrés italiens.
Quelques années avant leur arrivée, trois bâtiments furent construits en 1916 pour faire face à l’apport de main d’œuvre et y loger des travailleurs célibataires. On l’appela du nom de « l’hôtel des célibataires » au Pré Gras, mais cela n’avait rien d’un hôtel, où vous êtes susceptible d’avoir un petit déjeuner de prêt, voir une pension ou une demi-pension. Rien à voir avec tout cela. Chaque chambre avait un mobilier sommaire avec un lit, une table et une armoire, le tout en ciment, c’était moins fragile disait le gérant … Seule la chaise était en bois.
Maria-Chiara expliqua que juste avant leur arrivée, les cloisons d’un des bâtiments furent abattues pour y accueillir des familles, car ce ne sont pas des travailleurs seuls qui arrivèrent d’Italie, mais des familles entières, avec femmes et enfants.
Les Rossetti furent dans les premiers à arriver sur place et petit à petit d’autres familles les rejoignirent, les Barbaro, Buffoni, Rossi, Saccani, Trappetti …
Les conditions étaient rustiques mais l’ambiance était joyeuse dans cette nouvelle « little Italy ». Après le travail, les ouvriers et leurs familles profitaient d’une ambiance musicale pour se distraire avec des jeux de boules, des danses… Les Italiens, qui ne vivaient pas renfermés dans un clan, se joignaient aux autres avec leurs accordéons, leurs guitares…
Walter Buffoni, l’un des enfants du quartier de l’époque disait « En fils et filles de ritals, on avait plaisir à se retrouver ensemble mais on savait aussi se mélanger aux autres, parfois on nous traitait de macaroni mais rien de bien méchant. ». Peu avant de décéder récemment, il déclarait encore à propos du quartier : « les penhoëtins étaient formidables, ils étaient solidaires qu’on soit étranger ou pas. Tout le monde se connaissait ».
Les Buffoni, les Trappetti avec l’orchestre « Indian Jazz » excellaient avec les accordéons, violons et tambours. Silvio Rossetti fit également partie après la guerre de l’orchestre « Splendid Jazz ».

Giovanni retourne brièvement en Italie porter secours

En cette année 1935, le paquebot Normandie venait d’être achevé à son tour au mois de mai, quand une nouvelle saisissante parvint aux oreilles de la « little Italy » de Saint-Nazaire.
Le 13 août de cette même année, un drame vient d’éclater en Italie au sud du Piémont, à Ovada et Molare. La rivière Orba est sortie de son lit suite à un déluge d’eau complétement inhabituel, pire, le barrage sur la hauteur cède et il y a eu 111 victimes. C’est la région natale de sa femme, ses belles-sœurs et ses beaux-parents. Il réussit à convaincre son employeur de le laisser partir, les congés payés n’étant pas encore là, il retourne à ces risques et périls tout seul dans l’Italie fasciste pour porter secours aux survivants !
Quand je suis allé pour la première fois dans la péninsule en 1975, la famille se rappelait encore de cet acte courageux. « Le devoir m’a appelé, il fallait y aller pour secourir, c’est déjà ce que je faisais à Gênes plus jeune mais là, c’est précisément la région natale de ma femme » déclarait Giovanni.
Maria-Chiara resta dans la cité portuaire avec Silvio qui n’avait que 11 ans à l’époque.
Pour retourner là-bas, c’était risqué, seul Giovanni a fait le trajet. Il en est revenu 15 jours après, acclamé par ses compatriotes italiens de Saint-Nazaire pour son action et il annonça que tous les membres de sa famille avaient survécu, du fait que la plupart vivaient au hameau « frazione Requaglia », un peu en hauteur à Ovada.

L’émotion en 2020

Après 1935, des jours de plus en plus sombres apparurent jusqu’à l’entrée en guerre en 1939, l’invasion allemande en 1940, les terribles bombardements de 1942 et 1943 qui réduisirent en poudre tout ce quartier, sauf la base sous-marine. Mais tout ceci est une autre histoire.
De l’hôtel des célibataires, il ne reste plus que des souvenirs. Cependant récemment au début 2020, grâce à un concours de circonstances favorables, j’ai pu faire une découverte sensationnelle. Mon émotion atteignit son comble quand, dans les sous-sols d’un ancien bunker, je me suis retrouvé face à la maquette très bien préservée du fameux Pré Gras de Penhoët, incluant les bâtiments où étaient logés les Italiens. Celle-ci avait été faite par William Barbaro, qui en se replongeant dans ces souvenirs d’enfance, avait réussi à restituer avec détails la vie de son quartier. Son ouvrage avait été ignoré pendant longtemps. Il est temps de faire ressortir maintenant au grand jour cette fabuleuse histoire des ritals bâtisseurs de transatlantiques.

Ce récit authentique fait partie intégrante d’un nouveau livre que l’auteur Bruno Rossetti a écrit avec Eric Lescaudron chez GESTE EDITIONS .

Titre : Île-de-France Normandie France, Trois paquebots mythiques