L’Europe soixante ans après

Je voudrais vous souhaiter la bonne année en vous racontant ce qui s’est passé il y a soixante ans à la frontière du Pont Saint-Louis entre Vintimille et Menton. En 1950 Robert Schumann propose la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier et l’année suivante la France, l’Italie, l’Allemagne et le Benelux signent à Paris son traité constitutif. Pour beaucoup ce n’est qu’un premier pas. Une des composantes – et non des moindres – de la Résistance européenne pensait que la seule issue crédible du conflit ne pouvait être que la naissance des États-Unis d’Europe. Déjà en 1950 des jeunes allemands et français, à Strasbourg, brisent les frontières respectives et s’embrassent avec enthousiasme, comme nous montre ce reportage de la Settimana Incom.

Le 28 décembre 1952, plusieurs centaines de personnes se retrouvent dans la place de la gare de Vintimille (qui n’est pas tout-à-fait guérie des blessures provoquées par les bombardements) et forment un cortège d’autocars et de voitures qui s’achemine, sous la pluie, vers la frontière du Pont Saint-Louis, à huit kilomètres de distance. Parmi eux, il y a la médaille d’or de la Résistance Salvatore Bono, le courageux Sicilien qui avait perdu un œil et un bras en combattant contre les Allemands lorsqu’en septembre 1943 ceux-ci voulaient s’emparer de la gare de Nice et Luciano Bolis, le fédéraliste disciple d’Altiero Spinelli, qui avait su résister aux tortures les plus ignobles que les fascistes lui avaient infligées à Gênes.

Arrivés à la frontière, les manifestants lèvent vers le ciel leurs drapeaux et leurs pancartes (« Vive les États-Unis d’Europe » ; « Vive la Fédération Européenne » ; « À bas les frontières » ; « Ça suffit avec les souverainetés nationales », etc.) ; dès qu’ils voient flotter au vent les drapeaux agités par les fédéralistes français, ils franchissent les barrières en bousculant les douaniers et, comme à Strasbourg, vont embrasser leurs voisins. Leurs visages enthousiastes sont le document le plus éloquent de cette mémorable journée.

Soixante ans plus tard, le 29 décembre 2012 le Mouvement Fédéraliste, donnant la parole, entre autres, à quelques-uns des protagonistes de la manifestation, a voulu commémorer, sur les mêmes lieux, l’événement. Le prix Nobel de la paix décerné à la Communauté montre bien combien de pas en avant ont été faits. L’Europe des Nations, avec ses souverainismes étriqués, s’est toutefois imposée sur le communautarisme qu’on avait rêvé. Les mots d’ordre d’il y a 60 ans restent donc encore largement actuels. Il faut élaborer une Constitution qui donne à l’Europe les moyens de faire face, au moins, aux problèmes ayant une dimension continentale et ensuite soumettre ce texte, le même jour, à tous les électeurs de la Communauté. Aurait-il été acceptable – s’est-on demandé – de rejeter la république, lors du référendum constitutionnel qui eut lieu en Italie en 1946, parce-que la monarchie l’avait emporté dans quelques régions de la péninsule ?

Régis Debray, dans son Éloge des frontières, a comparé les confins à la peau humaine, à une «interface entre l’organisme et le monde extérieur ». Il est difficile d’accepter ce point de vue, disons physiologique, lorsqu’on vit dans un village de frontière comme c’est mon cas. Pendant des siècles, le travail offert par le hameau de Grimaldi ne suffisant pas, les habitants sont allés en chercher au-delà de la frontière, et, comme tout le monde, il fallait tous les jours montrer patte blanche aux douaniers. Si on n’avait pas les papiers requis, il ne restait qu’à passer clandestinement par des sentiers incertains et dangereux : ce fut le cas des Juifs, des antifascistes, de milliers de personnes qui allaient chercher en France asile et travail. Au fil des années, plus de cent personnes y ont laissé leur peau, notamment en essayant de franchir de nuit celui qu’on finira par appeler le Pas de la Mort. Non, M. Debray, la frontière pour nous n’est pas comparable à la peau humaine, mais plutôt à une plaie ouverte que Mastricht a heureusement largement contribué à cicatriser.

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Enzo Barnabà
Enzo Barnabà est né en 1944. Il a poursuivi des études de langue et littérature françaises à Naples et à Montpellier, et d’histoire à Venise et à Gênes. Il a enseigné le français et la littérature française dans différents lycées de la région de Venise et de Ligurie, et a travaillé en tant que lecteur d’italien au sein de l’université d’Aix-en-Provence. Il a également été enseignant-attaché culturel à Abidjan (Côte d’Ivoire), à Shkoder (Albanie) et à Niksic (Montenegro). Il vit aujourd’hui à Grimaldi di Ventimiglia où la Riviera italienne s'unit à la française. Pour Editalie en 2012 il a publié "Mort aux Italiens !", qui reconstitue le massacre d'Aigues-Mortes. Autres livres par l'auteur: I Fasci siciliani a Valguarnera (Teti, 1981); Grammaire française à l’usage des Italiens (Loescher, 1994); Le ventre du Python (Éditions de l’Aube, 2007); un recueil de nouvelles,co-écrit avec Serge Latouche, Le crocodile du Bas-Congo et autres nouvelles (Aden, 2012).
Enzo Barnabà

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