Réminiscences italiennes

« Le gros car bleu de Portoferraio s’est arrêté sur la place, et il en est descendu un jeune homme avec un sac en plastique, un étranger. Demain, je prendrai le bateau pour Naples. Il paraît qu’à l’opéra napolitain le peuple chante l’opéra en même temps que les chanteurs. Je veux entendre cela. »
Hervé Guibert, Les aventures singulières, Minuit.

Je me souviens du Mépris de Jean-Luc Godard et de Capri, l’hiver, boutiques fermées, trombes d’eau. Juste avant de quitter l’île, un brin de soleil et une promenade pour tenter d’apercevoir la Villa Malaparte. Je me souviens de La pudeur ou l’impudeur d’Hervé Guibert, d’un avion pour Florence, d’un train Firenze – Pisa – Piombino, d’un bateau pour Portoferraio (Elbe), d’un car bleu pour Rio nell’Elba, de l’Eremo di Santa Caterina, où il écrit plusieurs de ses livres et de sa tombe, plaque de marbre rose, au cimetière. Je me souviens des films de Visconti : Mort à Venise, d’une chambre à l’Hôtel des Bains, immense et désuète – et d’un petit-déjeuner pris au milieu de vieux hindous ; de Rocco et ses frères et d’avoir revu ce film à la gare de Milan ; du Guépard et d’un risotto alle erbe au Grand Hôtel et des Palmes à Palerme, la grande salle de bal devenue restaurant. Je me souviens du Jardin de Finzi-Contini de Vittorio de Sica, et d’une ballade, soleil ardent, parmi les bicyclettes dans les rues de Ferrare et partout le souvenir d’Antonioni. Je me souviens de Respiro d’Emmanuele Crialese, d’une longue traversée vers Lampedusa, d’un cornetto al pistacchio savoureux à l’arrivée, d’une méhari et d’un pari face à la carte de l’île : se baigner dans les cale… Je me souviens de L’Évangile selon Saint-Mathieu de Pasolini, de la nuit qui tombe sur Matera, puis du jour soudain qui éclaire les Sassi et le visage d’Enrique Irazoqui… Je me souviens d’Amore de Luca Guadagnino et de Villa Necchi Campiglio. Un aller et retour à Milan pour la visiter et trouver porte close. La villa était réservée par la maison Tods pour son assemblée générale. Je me souviens d’avoir maudit Diego della Valle, l’homme qui sauvera, j’espère, le Colisée. Je me souviens de la Villa Médicis à Rome, d’y être entré à la faveur d’une porte entrouverte, de m’être glissé dans les jardins et d’avoir imaginé Balthus, Guibert et Savitzkaya en grande conversation. Je me souviens d’avoir dormi à Turin à l’hôtel Roma et d’avoir demandé à voir la chambre où Pavese s’était suicidé. La femme de chambre avait visiblement l’habitude. Je me souviens de mes livres d’histoire, de la baie de Naples, des ruines de Pompéi et d’un soleil d’enfer à Paestum. L’Italie de mon père…

Serge Roué, directeur du Festival Le Marathon des Mots