Que révèlent véritablement les chiffres sur l’Italie d’aujourd’hui, entre stabilité politique, inégalités qui progressent et une croissance tributaire de l’Europe et de l’épargne des familles ?
ROCCO FEMIA
En France, le gouvernement Meloni continue de jouir d’une aura quasi mythique : discipline, stabilité, profil international affirmé, une Italie qui « a changé de cap ». C’est un récit séduisant, et pas tout à fait infondé. Après des années de fragilité politique, la stabilité de l’exécutif est une réalité. La Première ministre a maintenu une orientation atlantiste et européenne que beaucoup n’avaient pas prévue, et certains indicateurs financiers – du spread au contrôle des dépenses – montrent une certaine continuité avec la prudence des derniers gouvernements.
Mais il y a un autre élément, souvent ignoré en dehors de l’Italie, qui explique pourquoi l’opposition ne parvient pas à la « déloger » : objectivement, Giorgia Meloni est aujourd’hui beaucoup plus efficace que ses adversaires pour occuper l’espace politique, symbolique et communicationnel. Ce n’est pas une question d’idéologie, c’est purement stratégique.
La Première ministre a su construire un leadership très fort dans un pays habitué à des changements constants de gouvernement. Elle s’adresse à un large public avec des messages simples, répétés et cohérents. Elle dispose également d’un parti discipliné, sans courants internes. Elle impose son agenda politique semaine après semaine, laissant à l’opposition le rôle ingrat et inefficace de réagir a posteriori. Et surtout, elle a compris quelque chose qui compte beaucoup en Italie : les émotions suscitent plus de consensus que les données, et la politique identitaire est aujourd’hui plus efficace que le langage technique.
Il ne s’agit donc pas d’une Italie miraculeusement « ressuscitée », comme certains récits français le suggèrent, mais d’une Italie dirigée par une classe politique très habile à interpréter le climat culturel du pays. Au-delà des jugements, c’est un fait.
Autre élément souvent ignoré, la fragilité de l’opposition. Elly Schlein et Giuseppe Conte, respectivement leaders du Parti démocrate et du Mouvement 5 Étoiles, se comprennent par intermittence, alternant ouvertures et méfiance, ce qui empêche la construction d’une alternative crédible. Leurs programmes ne coïncident pas, leurs dirigeants ne se reconnaissent pas et leurs visions du pays divergent. Dans ce vide stratégique, Giorgia Meloni n’a pas de véritables adversaires : plus que de gagner, elle gouverne en l’absence d’un front capable de proposer un discours différent. Cela contribue également à la perception d’une force politique supérieure à celle réelle.
Et les chiffres réels, recueillis par Caritas, l’ISTAT, la Banque d’Italie et Eurostat, racontent une autre histoire. Caritas constate de façon nette que les inégalités augmentent. 10 % de la population détient 60 % de la richesse nationale, tandis que 25 millions d’Italiens ont vu leurs économies diminuer. Près de 6 millions de personnes vivent dans une pauvreté absolue, soit le niveau le plus élevé depuis 2005. Les familles isolées, les personnes âgées et les travailleurs pauvres qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts sans aide alimentaire sont une réalité qui n’apparaît pas dans les talk-shows télévisés.
Sur le plan économique, l’Italie ne court pas, elle marche. La croissance prévue à 1 % est tombée à 0,5 %, pendant que la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont une progression comprise entre 3 et 6 %. La production industrielle est en baisse depuis 27 mois consécutifs, un record européen. Les salaires réels stagnent depuis vingt ans : selon Eurostat, l’Italie est l’un des rares pays de l’UE où les salaires moyens sont plus bas qu’en 1990.
Vient ensuite le chapitre de la dette : près de 3.000 milliards et une manœuvre économique qui ne représente que 0,8 % du PIB. Trop peu pour avoir un impact réel sur la productivité, les salaires et l’innovation.
Ce qu’il faut dire, c’est que l’Italie se tient aujourd’hui sur deux béquilles essentielles.
La première est le plan national de relance et de résilience (PNRR), soit 209 milliards d’euros européens approuvés en 2021 alors que Meloni était dans l’opposition et avait voté contre à Bruxelles. Sans cette aide, l’Italie serait techniquement en récession.
La deuxième béquille est le patrimoine familial accumulé par les générations du XXe siècle, qui continuent de soutenir enfants et petits-enfants. Il s’agit d’une forme de protection sociale privée puissante, mais pas éternelle.
Admettre ces limites ne signifie pas nier ce qui fonctionne. Cela signifie regarder l’Italie sans filtre, sans parti pris ni préjugés. Cela signifie surtout prendre au sérieux ce que les données nous disent : entre le pays décrit par le gouvernement et le pays mesuré par les chiffres, il existe un écart qu’aucune compétence en communication ne peut effacer.
L’Italie n’est ni un miracle économique, ni un désastre annoncé, c’est un pays qui se maintient à flot. Pour vraiment recommencer à croître, il faudra moins de slogans et plus de sérieux. Le prestige ne se proclame pas, il se construit jour après jour, concrètement.
R. F.
Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 30 ans.
En 2002 a fondé le magazine RADICI qui continue de diriger.
Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD).
Il est aussi producteur de nombreux spectacles de musiques et de théâtre.







