De l’Italie du Risorgimento à aujourd’hui, le destin du pantin de Carlo Collodi révèle ce que nous avons fait de la vérité, de l’éducation et de la possibilité de devenir humains.

LUCIANO MICHELOTTI

Carlo Collodi aurait eu deux-cents ans en 2026. On pourrait donc ressortir Pinocchio du tiroir des souvenirs avec les égards habituels : l’auteur, le chef-d’œuvre, le nez qui s’allonge, le pantin devenu petit garçon, l’enfance, la morale, l’Italie éternelle. Ce serait poli, facile, plutôt rassurant. Ce serait aussi passer à côté de l’essentiel. Car Pinocchio n’est pas seulement un personnage célèbre ; c’est une machine à démasquer les mensonges d’une époque. Si le livre nous parle encore, ce n’est pas parce que nous avons gardé une tendresse intacte pour ce morceau de bois turbulent, mais parce que ce morceau de bois continue, obstinément, à nous poser une question que nous préférerions éviter : qu’est-ce qu’une société fait de ses enfants, de ses pauvres, de ses menteurs, de ses maîtres, de ses escrocs, de ses promesses d’éducation et de ses illusions de réussite ?

Collodi n’écrit pas dans un monde pacifié. Carlo Lorenzini, né à Florence en 1826, est un homme du XIXe siècle italien, du Risorgimento, du journalisme satirique, des désillusions politiques et de l’Italie nouvellement unifiée. Le avventure di Pinocchio paraissent d’abord en feuilleton dans le Giornale per i bambini entre 1881 et 1883, avant d’être publiées en volume en 1883. Ce détail est loin d’être secondaire. L’Italie de Collodi n’est pas encore une nation sûre d’elle-même : elle vient à peine de se faire, elle doit encore apprendre à parler une langue commune, à envoyer ses enfants à l’école, à transformer une population pauvre, dispersée, souvent analphabète, en citoyens. Pinocchio naît dans ce chantier, entre faim, école obligatoire, autorité fragile, petites combines et grandes illusions.

C’est pourquoi relire Pinocchio comme une simple fable morale est presque une erreur de perspective. Bien sûr, le livre parle du mensonge, de l’obéissance, du travail, de la tentation de fuir l’école. Mais il parle surtout d’une société qui croit encore qu’un enfant – même pauvre, instable, exposé à toutes les dérives – peut être transformé par l’école, l’expérience et le temps en un individu capable de vivre avec les autres, de répondre de ses actes et de reconnaître les autres comme ses semblables. Dans l’atelier de Geppetto, ce n’est pas seulement un pantin qui s’anime, c’est une Italie pauvre qui rêve de fabriquer un citoyen. Et tout le drame est là. Pinocchio ne veut pas entrer dans cette promesse. Il court, ment, vend son abécédaire, suit les mauvais conseillers, préfère le théâtre, l’argent facile, le pays des jouets, et la fuite immédiate. Il refuse le long chemin de l’apprentissage, parce que ce chemin est dur, humiliant, lent, et qu’il ne promet rien d’autre qu’une humanité difficile à atteindre.

Or c’est précisément ici que le livre devient, en 2026, redoutablement actuel. Chez Collodi, le monde est brutal, mais il garde encore une architecture morale : le mensonge finit par se voir, la paresse coûte cher, l’escroquerie conduit au désastre, le refus d’apprendre transforme les enfants en ânes. De nos jours, cette architecture semble fissurée. Le mensonge ne fait plus nécessairement pousser le nez ; il peut faire monter dans les sondages, gagner une élection, vendre une guerre, fabriquer une réputation, entraîner une foule. Le Chat et le Renard ne finissent plus forcément dans la misère au bord d’un chemin ; ils peuvent devenir experts en communication, conseillers, influenceurs, gestionnaires de patrimoine ou marchands de certitudes. Quant au pays des jouets, il n’est plus un lieu où l’on se rend en catimini : il est devenu l’atmosphère même de l’époque, un grand parc d’attractions agité où l’attention s’achète et se vend, où le rire remplace la pensée, où l’indignation dure vingt-quatre heures avant d’être remplacée par une autre.

C’est là que Pinocchio nous est encore utile. Non parce qu’il nous offrirait une morale à remettre en circulation, mais parce qu’il permet de voir ce qui a changé entre l’époque de Collodi et la nôtre. Au XIXe siècle, l’Italie voulait extirper le pantin de la matière brute pour en faire un enfant, puis peut-être un citoyen. En 2026, la question paraît presque inversée : combien de forces, économiques, politiques, médiatiques, travaillent à refaire de l’humain un pantin ? Un être réactif, manipulable, distrait, convaincu d’être maître de ses choix alors qu’il répond à des impulsions élaborées par des personnes qui savent l’orienter, persuadé de parler alors qu’il ne fait que répéter des slogans, certain d’être libre parce qu’il peut cliquer sur le clavier d’un ordinateur, commenter, acheter, s’indigner, rire, passer à autre chose.

C’est peut-être ça qui est le plus troublant. Aujourd’hui, Pinocchio n’aurait pas besoin de désobéir longtemps pour comprendre le monde. Il lui suffirait d’observer. Il verrait que la vérité n’est plus toujours ce qui oblige, mais ce qui gêne ; que l’école n’est plus toujours considérée comme une promesse, mais comme une contrainte ; que les maîtres ne sont plus seulement contestés, mais parfois tournés en ridicule ; que l’expérience, la transmission, le savoir patient, tout ce qui demandait du temps, se trouve sans cesse concurrencé par l’opinion immédiate, par l’aplomb sans compétence, par des phrases qui frappent plus vite qu’elles ne laissent le temps de réfléchir. Dans le vieil ouvrage, Lumignon entraînait Pinocchio vers le pays des jouets. Aujourd’hui, Lumignon n’aurait même plus besoin de le convaincre : il lui enverrait un lien Internet..

Puis il y a ce détail, souvent oublié, qui change tout.

Lorsque Carlo Collodi commence à publier Le Avventure di Pinocchio en feuilleton, en 1881, l’histoire ne se termine pas telle qu’on la connaît aujourd’hui. Elle s’arrête brutalement. Pinocchio est pendu à un arbre par le Chat et le Renard. Le récit s’arrête là, sans salut, sans transformation, sans promesse. Le pantin échoue. Définitivement.

Ce n’est pas une fin pour enfants. C’est une fin pour une époque qui doute d’elle-même. Comme si Carlo Collodi, au fond, n’était pas certain que l’apprentissage suffise, ni que le monde laisse toujours une seconde chance. Puis il se passe quelque chose de rare.

Les lecteurs réagissent. Les enfants écrivent. Ils refusent cette fin. Ils demandent autre chose. Alors Collodi reprend son texte. Il rouvre l’histoire. Il fait revenir Pinocchio, introduit la Fée, prolonge les épreuves, et conduit finalement le pantin vers cette transformation que nous connaissons : devenir un enfant, devenir humain. Entre ces deux versions, il n’y a pas seulement une correction éditoriale. Il y a un choix. Celui de ne pas s’arrêter à l’échec.

Celui de croire, malgré tout, qu’une trajectoire peut être reprise, qu’un être peut changer, qu’une société peut encore former ses jeunes.

En quelque sorte, Collodi accorde à son personnage – et à ses lecteurs – une seconde chance. Et peut-être est-ce là que son livre devient, aujourd’hui, plus actuel que jamais.

Mais cette seconde chance n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle suppose que quelqu’un la demande, que quelqu’un y croie, que quelqu’un accepte de reprendre le chemin, même après les chutes, même après les renoncements.

En 2026, la question n’est plus de savoir si Pinocchio peut devenir humain. La question est de savoir si nous voulons encore qu’il le devienne — ou si nous avons déjà accepté, sans le dire, de vivre dans le monde où il reste accroché à son arbre.

Il ne s’agit donc pas de dire que notre époque serait simplement pire que celle de Collodi. Ce serait trop facile, et sans doute faux. L’Italie du XIXe siècle connaissait la misère, l’exploitation des enfants, la violence sociale, l’injustice et l’analphabétisme. Elle portait encore, dans ses contradictions mêmes, l’idée que l’éducation pouvait transformer quelque chose. Notre époque dispose d’outils incroyables, d’informations partout accessibles, de droits que Collodi n’aurait même pas imaginés, mais elle semble parfois douter de la valeur même d’une formation plus intime. Elle exige des compétences, des performances, des profils, des résultats, mais elle ne sait plus toujours quoi faire de cette vieille ambition plus lente, plus exigeante, presque démodée : former un être humain.

Voilà pourquoi l’hommage à Collodi ne peut pas être uniquement commémoratif. Deux-cents ans après sa naissance, il ne s’agit pas déposer une couronne littéraire aux pieds de Pinocchio, mais d’accepter que ce pantin nous trouble encore. Il revient avec ses jambes de bois, son nez impossible, son désir de fugue, et il traverse notre époque tel un petit détective impitoyable. Il regarde nos mensonges sans conséquence, nos escrocs récompensés, nos pays des jouets permanents, nos écoles fragilisées, nos adultes fatigués d’être adultes, et il semble nous demander, avec cette insolence propre aux personnages qui survivent à leurs auteurs : êtes-vous bien certains d’être devenus réels ?

Finalement, l’enjeu réel de Pinocchio n’est pas de devenir sage, mais de devenir vrai. C’est cette différence qui change tout. Être sage signifie obéir à une morale. Être vrai signifie avoir les pieds ancrés dans la réalité, accepter que les actes aient des conséquences, que les mots aient du poids, que la liberté ne soit pas seulement l’absence de limites mais la capacité de répondre en toute responsabilité. Collodi pouvait encore raconter cette conquête comme un passage, douloureux mais possible, du bois à la chair. Nous, nous devons peut-être commencer par reconnaître que le bois n’a pas disparu. Il est en nous, dans nos réflexes, nos lâchetés, notre penchant pour la facilité, dans cette tentation permanente de déléguer à d’autres – aux écrans, aux chefs, aux foules, aux algorithmes, aux amuseurs – le soin de penser à notre place.

Alors oui, Pinocchio reste un livre pour enfants, mais seulement si l’on accepte que les enfants ne soient pas les seuls à devoir grandir. C’est même peut-être sa force la plus politique. Collodi écrivait pour une Italie qui devait apprendre à se construire. Il nous parle aujourd’hui à une époque qui nous oblige à nous demander si les sociétés déjà construites peuvent, elles aussi, se déliter depuis l’intérieur  quand elles ne savent plus distinguer l’éducation du dressage, la liberté du caprice, la parole du vacarme, la vérité de ce qui fonctionne.

En 2026, Pinocchio ne serait peut-être pas puni pour avoir menti. Il serait invité sur les plateaux télé, suivi par des millions de personnes, conseillé par le Chat et le Renard, applaudi au pays des jouets, puis sommé de sourire pendant que son nez, désormais inutile, resterait parfaitement immobile. C’est peut-être cela le véritable cauchemar de Carlo Collodi : non pas un monde où les pantins mentent, mais un monde où plus personne ne voit pourquoi mentir serait encore un problème. En fin de compte, c’est ce qui devrait nous inquiéter.

L.M.