Les trois années d’école maternelle (non obligatoire en Italie) sont suivies par cinq années d’école primaire, trois de collège et cinq de lycée. Ensuite, l’université à laquelle, bien plus qu’en France, on peut encore accéder, dans de nombreux cas, sans sélection préalable. Cette structure apparemment simple cache un système éducatif marqué par la culture humaniste, un rapport particulier au mérite et une question qui concerne toute l’Europe : vaut-il mieux sélectionner dès que possible les meilleurs ou laisser aux élèves le temps de le devenir ?

LA RÉDACTION

À treize ans, un adolescent italien doit déjà commencer à imaginer ce qu’il voudra faire plus tard. À quatorze ans, il doit choisir entre un lycée classique, scientifique, linguistique, artistique, de sciences humaines, ou un lycée technique ou professionnel. Parallèlement à ces parcours de cinq ans, il existe aussi des formations professionnelles régionales de trois ou quatre ans, davantage orientées vers le monde du travail. Passer d’une filière à une autre est possible, même si dans la pratique ce n’est pas toujours simple. Si un élève choisit le lycée classique, il continuera à étudier le grec ancien. S’il opte pour le lycée scientifique, il fera beaucoup de mathématiques, mais il continuera à étudier la littérature, l’histoire et la philosophie. À dix-neuf ans, il passera l’esame di maturità, examen qui conclut les cinq années du lycée.

Un Français connaît une structure scolaire assez similaire : primaire, collège, lycée, université. Mais dès qu’on entre dans les détails, les différences apparaissent rapidement : l’âge du choix d’orientation, la durée du lycée, le poids de la culture générale, l’accès à l’université, le fonctionnement des examens.

LE CHOIX COMMENCE À L’ÂGE DE QUATORZE ANS

L’importance accordée à la culture générale n’est pas un hasard. L’école italienne conserve encore des traces profondes de la réforme Gentile de 1923, qui attribuait un rôle central aux disciplines humanistes et philosophiques et faisait du lycée classique la voie privilégiée pour accéder à l’université.

La République a progressivement ouvert ce système : le collège unique de 1962 a repoussé le moment de la séparation des parcours et, depuis 1969, tous les diplômes du secondaire obtenus au bout de cinq ans permettent en principe d’accéder à l’université.

ENTRER À L’UNIVERSITÉ EST FACILE, Y RÉUSSIR BEAUCOUP MOINS

C’est surtout à l’université que les différences avec la France sont plus évidentes. En France, l’avenir après le baccalauréat commence souvent des mois à l’avance devant l’écran de Parcoursup : dossiers, vœux, réponses, listes d’attente. Une machine immense, pratique car elle centralise presque toutes les candidatures, mais capable aussi de transformer le « qu’est-ce que je voudrais étudier » en une procédure qui occupe une grande partie de la dernière année de lycée.

En Italie, il n’existe pas d’équivalent général. Il y a des cursus avec un nombre de places limitées et des tests d’entrée, mais la plupart des licences restent libre d’accès : un éventuel contrôle initial peut signaler des lacunes à combler sans empêcher l’inscription.

L’Italie sélectionne donc différemment. Dans de nombreux cursus universitaires, il est relativement facile d’entrer, mais il est plus difficile d’aller jusqu’au bout : la sélection intervient pendant les études, avec les examens, les retards pris pour les valider et, dans certains cas, l’abandon.

Une laurea triennale (licence obtenue après une formation de trois ans) nécessite 180 crédits. Les enseignements sont généralement suivis d’examens écrits, oraux – surtout – ou pratiques, notés de 18 à 30, parfois avec la mention con laude, avec félicitations. Si l’examen se passe mal (en dessous de 18, l’examen n’est pas validé), on peut le repasser ; dans de nombreuses universités, il est même possible de refuser une note positive pour essayer de l’améliorer. C’est ici qu’apparaît une figure très italienne, celle de l’étudiant fuori corso.

Il ne suit pas un cursus différent des autres. Cela signifie simplement qu’il a dépassé la durée normalement prévue du parcours sans avoir encore obtenu son diplôme. Ainsi, une laurea triennale peut révéler une élasticité sémantique surprenante. Si, au bout de trois années, certains examens n’ont pas encore été validés, l’étudiant reste inscrit et continue à passer les examens. Ainsi, un parcours de trois ans peut durer cinq ou six ans, et un parcours de cinq ans peut durer sept, huit, neuf ans, voire plus.

Il n’y a généralement pas d’échec annuel : il faut accumuler, un par un, les examens et les crédits nécessaires. Un examen difficile peut être tenté plusieurs fois, d’autres peuvent être reportés ; certains étudiants travaillent efficacement, d’autres vont plus lentement, d’autres encore perdent tout simplement le fil.

L’université italienne accorde donc du temps et plus de possibilités. L’envers de la médaille est qu’elle accorde parfois aussi beaucoup de temps pour finalement ne pas prendre de décisions.

Reste le problème de l’orientation. Les choix à faire à quatorze ans et à l’université sont encore souvent influencés par la famille, l’environnement social ou une vague idée de la future profession. Le système permet de rectifier la trajectoire, mais il n’aide pas toujours suffisamment pour faire le bon choix au début.

QUAND « MASTER » NE SIGNIFIE PAS LA MÊME CHOSE

Même le vocabulaire universitaire mérite une traduction. Le parcours classique est 3+2 : trois ans pour la laurea triennale et deux pour la laurea magistrale. Certaines facultés proposent des cursus à cycle unique de cinq ou six ans.

Sur ce point, en réalité, l’Italie et la France se ressemblent beaucoup. La laurea magistrale italienne dure normalement deux ans après la licence et équivaut, dans la structure européenne des études, aux deux années du master français (master 1 et master 2).

C’est le mot « master » qui crée la confusion. En effet, en Italie le master universitaire n’est pas l’équivalent du master français, mais une formation supplémentaire : de premier niveau après la laurea triennale, de second niveau après la laurea magistrale. Les masters universitaires durent au moins un an et comprennent au moins 60 crédits.

Pour un Français, le parcours est donc presque familier ; ce sont surtout les noms qui changent. Et c’est précisément là que deux systèmes, très similaires parviennent, avec une certaine élégance, à se compliquer la vie à tour de rôle.

LE PRIX DE L’EXCELLENCE

Avant de se pencher sur la cas de la France, il est utile de rappeler qu’en Italie aussi, il existe des universités privées, que l’administration qualifie d’« universités non étatiques légalement reconnues » : la Bocconi, la Cattolica et la LUISS font partie des plus connues. Leurs diplômes ont la même valeur juridique que ceux des établissements publics ; certaines sont très sélectives et pratiquent des frais de scolarité élevés. Mais le cœur du système italien demeure l’université publique.

C’est ici que la comparaison avec la France devient particulièrement intéressante. La France possède des institutions d’excellence : Écoles Normales Supérieures, Polytechnique, grandes écoles d’ingénieurs et de commerce, alimentées par le système des classes préparatoires et des concours. Autour de ce noyau prestigieux s’est cependant développé un vaste marché privé qui maîtrise parfaitement le langage de l’excellence : Business School, International, Leadership, Bachelor, Master, Campus global… Parfois, il semble qu’il suffise d’ajouter deux mots anglais sur une brochure pour que les frais de scolarité augmentent de plusieurs milliers d’euros. Pourtant, derrière le même emballage se cachent des réalités très différentes : en France, il ne suffit pas de donner à un diplôme le nom de master pour qu’il obtienne le grade de master reconnu par l’État. Les autorités publient précisément, à cet effet, les listes des formations habilitées à le délivrer. Payer cher, en somme, ne signifie pas nécessairement acquérir davantage de savoir.

Cependant, L’Italie n’a pas vraiment de raisons pour s’ériger en donneuse de leçons. L’un de ses problèmes les plus profonds est que le système scolaire national offre des conditions très inégales selon les territoires. Un diplôme a la même valeur à Milan, Bologne, Bari ou Reggio de Calabre. Mais le temps plein (40 heures par semaine au lieu de 27 – durée normale –, 30 ou 36), les transports, les infrastructures, les services, la continuité des enseignants spécialisés (même enseignant pendant plusieurs années pour les élèves ayant un handicap) ou encore le taux d’abandon scolaire ne sont pas les mêmes.

Cela ne signifie pas qu’une école du Sud soit nécessairement pire qu’une école du Nord : ce serait une caricature. Cela signifie que l’école italienne promet l’égalité par le biais d’un diplôme national, sans pour autant parvenir à garantir à tous les mêmes conditions pour y parvenir.

Parmi les caractéristiques les plus originales de l’école italienne figure également son souci de l’inclusion. Depuis la fin des années 1970, les élèves en situation de handicap fréquentent ordinairement les classes ordinaires, accompagnés si nécessaire par des enseignants spécialisés. Un principe fort, même si la continuité et la disponibilité du personnel restent souvent problématiques.

Ensuite, il y a les enseignants. L’école italienne demande beaucoup à ses enseignants, sans pour autant reconnaître de manière équivalente leur rôle économique et social. Selon l’OCDE, un enseignant italien du primaire gagne en moyenne environ 33 % de moins que les autres travailleurs à temps plein titulaires d’un diplôme universitaire ; en France, l’écart est de 26 %. À mi-carrière, le salaire net mensuel italien se situe généralement entre 1 700 et un peu plus de 2 000 euros. Mais le problème concerne aussi le prestige social, les perspectives de carrière et la formation.

SAVOIR BEAUCOUP, SAVOIR S’EN SERVIR

C’est précisément ici qu’émerge l’une des qualités, mais aussi l’une des limites, du système scolaire italien. Le système continue de demander beaucoup en termes de connaissances. Un adolescent fréquentant un lycéen italien aura des cours de littérature, d’histoire, de philosophie, de sciences, de mathématiques, et, dans certaines filières, de latin et de grec, pendant des années. Il serait trop facile de balayer tout cela comme le vestige d’une école dépassée. C’est aussi un patrimoine.

Le problème survient lorsque savoir beaucoup de choses est confondu avec savoir les utiliser. Mais l’inverse est tout aussi vrai : sans connaissances solides, les compétences risquent de ressembler à une maison construite en commençant par le toit.

L’interrogation orale, institution nationale presque aussi emblématique que le Festival de Sanremo, en est un exemple parfait. Comparée à la France, l’interrogation orale individuelle occupe dans la tradition scolaire italienne une place particulièrement visible et fréquente. Entre les mains d’un bon professeur, elle peut devenir un excellent exercice : parler, raisonner, faire des liens, défendre une thèse, réagir à une question inattendue. Entre des mains moins inspirées, elle peut se transformer en l’art antique de réciter trente pages d’un manuel scolaire en essayant de ne pas oublier l’adjectif que le professeur considère comme essentiel.

C’est ici que la formation des enseignants entre en jeu. Connaître Dante, la Révolution française ou les mathématiques est indispensable. Mais connaître une discipline et savoir la faire découvrir à vingt-cinq adolescents ne sont pas exactement la même chose.

L’école italienne a historiquement privilégié la compétence disciplinaire. Aujourd’hui, la formation des enseignants accorde davantage de place à la pédagogie et à la didactique. Le défi consiste à les renforcer sans sacrifier cette culture générale, qui reste l’un de ses points forts.

À la fin, la comparaison entre Italie et France soulève une question bien moins scolaire qu’il n’y paraît : Une école doit-elle surtout choisir tôt les meilleurs, ou donner le plus de temps possible aux élèves pour qu’ils le deviennent ?

La France a construit une partie de son identité éducative sur la sélection et la hiérarchie des parcours : filières, dossiers, classes préparatoires, concours, Grandes Écoles. Parcoursup organise aujourd’hui l’accès à presque tout l’enseignement supérieur, même si les licences universitaires restent formellement ouvertes dans la limite des places disponibles.

L’Italie a conservé un accès à l’université relativement plus ouvert, mais en payant le prix fort : un orientation insuffisante, des abandons et des parcours parfois interminables. Pourtant, elle aussi effectue une sélection très précoce : à quatorze ans, on choisit déjà entre lycée général, technique, professionnel ou formation régionale. Les filtres existent donc dans les deux systèmes : ce qui change, c’est le moment et les outils.

Mais les deux systèmes devraient se méfier de la même tentation : confondre le mérite avec la capacité à franchir le filtre que le système lui-même a construit. Car une école qui ne sait reconnaître que les bons élèves accomplit à peine la moitié de sa mission. L’autre moitié, la plus difficile, consiste à révéler des capacités qui ne se voient pas encore, à donner du temps aux élèvent qui mûrissent plus lentement, à leur proposer une deuxième voie quand la première n’a pas été la bonne. Choisir les meilleurs est relativement facile. La véritable grandeur d’une école, c’est sa capacité à faire exceller les élèves et les étudiants dont personne n’avait pensé qu’ils réussiraient.