Non la mafia n’a rien d’héroïque, aucun code de l’honneur et n’offre aucune échappatoire à ceux qui ont choisi ou pas d’en faire partie. Elle n’est que malheur et inhumanité, c’est ce que nous racontent deux ouvrages qui sortent en même temps en livre de poche. Une exécution en règle des récits qui ont voulu faire passer des assassins pour des héros.

D’un côté « la légende », l’incarnation désormais définitive de la mafia, devenue presque une image d’Epinal : la famille Corleone et son parrain, Vito, le seul et l’unique. A la plume Mario Puzo d’abord journaliste à sensation avant de vivre de ses livres, notamment Le parrain qui inspira évidemment directement Francis Ford Coppola. Ce fin connaisseur de New-York est épaulé sur ce roman par l’universitaire-romancier Ed Falco.

De l’autre Malerba (la mauvaise herbe ou celui qui a mal poussé), Giuseppe Grassonelli de son vrai nom, Antonio dans le livre, qui croupit toujours actuellement en prison pour s’être vengé de l’assassinat d’une partie de sa famille par la mafia, sicilienne là encore. Malerba raconte son histoire et sa « rédemption » aidé par Carmelo Sardo, journaliste spécialiste des affaires judiciaires. Giuseppe a souvent qualifié Carmelo de son « agent secret » parce qu’en regardant ses reportages il s’informait des répercussions de ses opérations dans le milieu.

Un premier point commun entre ces deux histoires s’avère saisissant. Toutes deux nous sont racontées par des narrateurs, jeunes, qui démarrent dans la vie et qui vont faire les mauvais choix : Sonny Corleone, 17 ans, fils de Vito, et Antonio, que l’on suit de son adolescence à l’âge de la fin de sa liberté, 27 ans. Chacun commet un premier larcin dont il sait qu’il le positionnera à jamais du mauvais côté de la barrière. Sonny vole des cargaisons d’alcool à un parrain New-Yorkais, ennemi de son père, Antonio des armes et de l’argent planqué, à un berger en cheville avec la mafia locale.

Autre point commun à nos anti-héros, leur attrait pour l’argent (même si Antonio s’en défend), les femmes et le sexe. Assez logiquement, il n’est jamais véritablement question d’amour. Un tueur est un tueur, et un cœur ne se partage pas en deux. Pas de place pour l’amitié non plus, Sonny le prouvera cruellement dans les dernières pages. Antonio, lui, ne cessera de répéter que quand quelqu’un choisit le crime, même par la force des choses, comme c’est son cas, il doit renoncer à tout.

Nous nous souvenons tous de Gomorra, l’ouvrage remarquable sur la mafia napolitaine, de Roberto Saviano, toujours sous protection depuis qu’il l’a écrit. Là nous explorons à la fois sur la genèse du crime organisé moderne avec les années 30 new-yorkaise et la prise de pouvoir de Vito Corleone, et découvrons aussi les mafias italiennes voire européennes des années 80-90, un cycle marqué par l’assassinat des juges Falcone et Borsellino.

Le parallélisme entre les deux ouvrages s’arrête toutefois net aux motivations de ses deux premiers rôles. Sonny n’est mu que par l’ambition, la soif de pouvoir et une haine toute aussi irrépressible qu’incontrôlable. Antonio (Giuseppe Grassonelli, « malerba ») sait qu’il fait un voyage sans retour dans les entrailles du mal. Son cas est plus complexe. Il croit sa vengeance juste. Elle le condamne à passer le reste de sa vie entre quatre murs mais s’il n’avait pas tué ses ennemis, ceux-ci l’auraient abattu. Malerba livre également un regard sans concession sur l’Italie de l’époque. L’ouvrage s’achève par une postface : une lettre qu’adresse à Antonio un de ses professeurs de philosophie qu’il a eu comme enseignant en prison. « C’est l’Etat qui doit assurer une société commune et une communauté sociale. Quand le bien-être social et le bien commun sont absents, on se retrouve dans « la guerre du crime ». On s’y retrouve justement, comme tu le dis dans ces pages au sujet des individus qui se retrouvent mêlés à des règlements de compte et des crimes dont ils ignorent l’origine. Et ce n’est en réalité que la stagnation du néant où ni l’Etat, ni la société, ni la légalité ne sont présents ».


Mario Puzo, Ed Falco, La Famille Corleone, traduit de l’anglais par Jean Rosenthal, Pavillons Poche, Robert Laffont.
Carmelo Sardo, Giuseppe Grassonelli, Malerba, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Le Livre de Poche.