Mais que devient Cesare Battisti ? Cette question m’est venue tout à coup l’autre jour. Et je me suis souvenu de cette altercation que j’avais eu à son sujet avec un ami. C’était en 2004. Battisti venait de prendre la fuite sentant que la France semblait prête à l’extrader vers l’Italie. Mon ami me soutenait mordicus qu’il avait bien fait et que c’était une honte pour la France de vouloir le livrer aux autorités italiennes et donner ainsi carte blanche au gouvernement Berlusconi d’alors. De mon côté, je me mettais à la place du peuple transalpin, celui de mes origines. Je lui demandais ce qu’il penserait, lui, si un français était suspecté d’avoir commis des attentats sur notre territoire et qu’il se réfugiait en Italie, ce pays refusant son extradition.

La discussion (dispute ?) dura ainsi près d’une heure. Battisti était-il innocent ? Et si ce n’était pas le cas, tuer pour des idées est-ce compréhensible etc…  Celui qui devint célèbre en France aussi pour ses romans policiers a été condamné par contumace dans son pays pour quatre meurtres qu’il aurait commis durant les années de plomb. Pour moi, il était clair alors (en 2004) qu’il devait être extradé vers Rome pour répondre des accusations dont il faisait l’objet. « Mais il ne sera pas rejugé, il l’a déjà été en son absence » me rétorquait mon ami. « Et alors, lui répondis-je, il ne fallait pas qu’il fuit alors ! ». « Le résultat aurait été le même, les autorités cherchaient un bouc-émissaire » conclut-il.

Pourtant, tous ses anciens camarades des Prolétaires Armés pour le Communisme (PAC) ont été jugés, eux. A l’époque de l’algarade avec mon ami, je ne le savais pas. Je l’ai appris il y a peu en lisant le remarquable ouvrage d’investigation de Karl Laske, « La mémoire du plomb (éditions Stock). « Ils vivaient à Milan. Jeunes, révoltés, marginaux, ils n’avaient pas d’autre projet politique que « la vengeance prolétaire » ainsi débute le livre. « Une des idées les plus répandues du Marxisme est le fait qu’une classe sociale au pouvoir ne s’en va pas spontanément. Il faut la faire partir. Historiquement, c’est toujours advenu par la violence. C’était une idée, une opinion commune, partagée. Je crois que tous nous étions convaincus » explique Arrigo Cavallina, combattant des années de plomb dans « la mémoire du plomb ».

Cavallina ne portait pas Battisti dans son cœur mais d’autres de ses camarades de lutte ne l’épargnent pas non plus dans ce livre. Le 12 mai 1982, Maria Cécilia Barbetta avait déclaré aux juges avoir appris de Battisti lui-même qui était l’auteur de l’exécution du Maréchal Santoro. « Battisti m’a parlé de l’effet que provoque le fait de tuer une personne…a-t-elle rapporté. C’était la première fois que je l’entendais parler avec exaltation de faits aussi graves. »(…) « Battisti m’a raconté l’impression que donne de tirer sur une personne, l’effet  que provoque de voir couler le sang… voir la personne tomber ». De tous, Battisti est le seul à avoir été condamné à la perpétuité.

Autre fait qui écorne la « légende » Batttisti : son évasion de la prison de Frosinone en 1984 aux côtés d’un autre homme aux contours flous. « Luigi Moccia, 24 ans, est non seulement un droit-commun poursuivi pour l’homicide d’un carabinier, mais l’un des plus jeunes piliers d’une famille camorriste-la mafia napolitaine. Le « Corriere della sera » souligne le « soupçon » évoqué par le procureur de la République, d’une « alliance tactique entre la Camorra et les terroristes » »explique Karl Laske.

Ensuite, élément que je ne possédais pas à l’époque de ma discussion animée avec mon ami : Battisti a été exclu de la doctrine Mitterrand accordant le droit d’asile à certains militants politiques. Cette doctrine a toujours exclu formellement de l’asile les auteurs d’actes criminels commis dans des pays démocratiques. Pourtant arrêté une première fois à Paris en 1990, Battisti obtiendra malgré tout le rejet de son extradition et sa régularisation.

Mais au fait pourquoi trente ans après les faits, son dossier refait surface ? Karl Laske l’explique entre autre par la sortie de « Dernière cartouche », un polar où Battisti parle d’homicides ressemblant de très près à ceux qui lui sont attribués par la justice italienne. Est-il coupable ? Qui suis-je pour me prononcer ? Ce que je sais, c’est qu’en Italie les familles de ses victimes présumées attendent toujours son retour. Fred Vargas, BHL et d’autres (mon ami notamment) soutiennent qu’aucune preuve matérielle ne l’incrimine. Leur combat est respectable mais il ne m’a pas covaincu.

Laske raconte sans détour les dernières heures de Battisti en France. « Je n’ai jamais tué, et je peux le dire les yeux dans les yeux, aux parents, aux victimes, aux magistrats » déclare-t-il au Journal du Dimanche et simultanément à l’AFP, le 8 août 2004. Le samedi suivant, le 14 août, il se rend une dernière fois à son contrôle judiciaire, accompagné d’élus.  La semaine d’après, le 21 août, il ne réapparaît pas au commissariat, où il doit se présenter chaque semaine. Ses soutiens l’attendent en vain, eux aussi, au café Sarah Bernhardt, place du Chatelet, leur rendez-vous habituel. Dire son innocence, vingt-cinq ans après les faits, et aussitôt après prendre la fuite. Cesare Battisti ne mesure pas l’incongruité de l’enchaînement. Un innocent, généralement, se livre. S’explique. Le coupable, lui, continue sa fuite. Silencieux. »

En mars 2007, il est à nouveau arrêté au Brésil où il s’est réfugié. Un an plus tard, le procureur général de Brasilia donne un avis favorable à son extradition.  L’année suivante la ministre de la justice du Brésil s’y oppose. Battisti nie toujours. En 2011, il est remis en liberté. Les représentants de tous les partis politiques italiens manifestent alors, à tour de rôle, devant l’ambassade du Brésil à Rome. Lula, au dernier jour de son mandat, vient d’accorder l’asile politique à Battisti. Suite au prochain épisode de ce mauvais polar.