Dans « impossible » son dernier ouvrage, l’écrivain Napolitain, comme dans le précédent, semble une fois encore dresser un bilan de son existence. Après une mise au point avec le fils qu’il n’a pas eu dans « le tour de l’oie », le voici aujourd’hui face à un juge pour rendre compte de son passé révolutionnaire. A moins que tout cela ne soit que de la fiction tout simplement.

Une fois encore, la scène se passe à la montagne. Sur un sentier plus qu’escarpé des Dolomites, un homme chute. Un autre, qui passe par là, donne l’alerte. Sait-il déjà que cela le mettra durant d’interminables heures face à un juge qui l’accusera d’avoir poussé la victime ?

 

Meurtre ou accident de montagne ?

Parce que les deux hommes ne sont pas des inconnus l’un pour l’autre. Ils ont fait partie du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt (probablement Lotta Continua dans lequel milita De Luca). Et celui qui a mortellement chuté avait livré celui qui a appelé les secours et qui va devenir un coupable idéal. Un bien joli mobile pour un meurtre déguisé en accident de montagne.

L’itinéraire de la randonnée spirituelle que nous propose De Luca est tracé. Mais les méandres de la mémoire et les mystères qu’un homme veut bien dévoiler ou non de lui-même viennent compliquer le tout.

Un prévenu très semblable à l’auteur

« Aujourd’hui, vous vous sentez comme un homme isolé dans cette époque et dans cette société. Vous allez en montagne pour approfondir le vide et la distance. Aujourd’hui, vous êtes une sorte d’ascète laïc, vous vous retirez dans un espace désert pour ne pas partager le présent ». Comment ne pas voir dans cette description du prévenu par le juge quelques caractéristiques propres à l’auteur italien ? Pas impossible.

« Impossible » titre de l’ouvrage qui est ainsi défini par ses deux protagonistes principaux :
Le juge : Que vous vous soyez trouvés là tous les deux par hasard est tellement improbable que cela en devient impossible.
Le prévenu : Impossible c’est la définition d’un évènement jusqu’au moment où il se produit.

La vérité sur une ligne de crête

De Luca tourne autour de ce mot y compris dans la sentence que va rendre le magistrat instructeur :
« Impossible : je l’affirme aussi à propose de l’hypothèse que vous vous soyez rencontrés par hasard sur la vire. Et pourtant, il est impossible de prouver une rencontre préméditée ».

Mais le prévenu, et l’auteur, sont-ils absous pour autant ? L’une des scènes finales mettant une fois de plus le juge et le montagnard face à face est remarquable. Encore un « petit » livre de moins de 200 pages de De Luca qui nous laisse à bout de souffle, comme un randonneur parvenu au sommet.

 Extrait :

Q : Vous restez un irréductible ?

R : Irréductible à quoi ? Parce que je n’abjure rien et que je ne me frappe pas la poitrine comme un pénitent ? C’est le pénitencier qui s’est chargé de me la frapper et de me réduire à la condition de détenu pour un paquet d’années. J’ai payé ma dette sans aucune remise. C’est la peine assignée qui a été irréductible, pas même d’un seul jour.
Je refuse votre définition qui prétend juger l’opinion que j’ai de ma lutte politique.

Q : Dans le langage courant, l’irréductible est celui qui s’entête à tenir pour légitime le crime commis. C’est un synonyme d’irrécupérable, si vous préférez.

R : c’est un langage qui vous appartient, vous à qui la condamnation purgée ne suffit jamais. La peine sert à payer sa dette et à être quitte avec l’Etat, mais vous, vous voulez faire des créanciers à vie. C’est vous qui êtes irréductibles, vous qui continuez au-delà des barreaux à exiger des désaveux de nos vies.

Q : Elle est bonne celle-là, de nouveau vous inversez les choses. Vous ne le faites plus avec les armes, mais avec les mots.
Je vois que vous êtes resté fixé sur votre passé dans une totale absence d’autocritique.

« Impossible », de Erri De Luca, Gallimard, traduit de l’italien par Danièle Valin.

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Patrick Noviello est journaliste à France3 Midi-Pyrénées où il est notamment en charge de l’émission de débat « Dimanche en Politique ». Il enseigne à l’Ecole de Journalisme de Toulouse dont il est issu. Il collabore à Radici depuis 2012. Sa dernière conférence théâtralisée « C’est moi c’est l’Italien » aborde, à travers l’histoire de sa famille, les questions liées aux migrations.