Un de ces soirs, je regardais un documentaire sur Roberto Saviano à la télévision et je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas l’oublier. Alors ce billet va servir à ça… Dois-je vous le présenter ? Pour moi, il est non seulement un exemple professionnel évidemment mais pour nous tous, il doit incarner une valeur essentielle : le courage. Saviano a écrit « Gomorra, dans l’empire de la Camorra ». Son ouvrage a été un succès international suivi d’un film également largement récompensé notamment à Cannes. Est-ce pour cela que la Camorra a condamné Saviano à mort ? En partie… Mais c’est surtout parce qu’il leur a dit leurs quatre vérités et qu’il continue à le faire.

Comme cet ancien habitant de Casal Di Principe, le repaire de ces mafieux, l’ami d’un curé abattu de plusieurs balles dans la tête parce que lui aussi avait refusé de se taire et de tendre l’autre joue : « Ce que vous avalez ici, vous le recrachez ailleurs, loin, comme les oiseaux vomissent la nourriture dans le bec de leurs petits. Mais ce ne sont pas des oisillons que vous nourrissez et vous n’êtes pas des oiseaux mais des buffles prêts à vous détruire dans une région où le sang et le pouvoir sont la seule victoire. Est arrivé le moment pour nous de ne plus être une Gomorrhe… »

Condamné

Saviano aurait pu être un historien de la mafia raconte, dans le documentaire que j’ai vu, un ancien professeur de l’auteur maudit, à l’université de Naples : « Roberto aurait pu relater des faits appuyés par l’histoire et les derniers textes législatifs ou les procès en cours. Il aurait été alors un historien de la Mafia. Ca, ils l’auraient toléré. Mais lui a préféré raconter de son point de vue et en faire de la littérature ».

Ainsi ils l’ont condamné, ainsi il s’est condamné, comme il le confie, « à ne pouvoir aller que d’un point A à un point B sans jamais s’arrêter. S’arrêter, revenir en arrière dans la rue, se promener, avoir un chez-soi ». Tout cela lui est désormais interdit par les voyous. Le juge anti-terroriste qui l’a mis sous protection, et lui-même sous escorte, ajoute : «Roberto a connu tout ça très jeune. Moi j’ai eu la chance d’avoir déjà une famille, une femme et des enfants. Ca fait des repères… »

Sa seule liberté, paradoxalement, Saviano la retrouve quand il est en public. Alors il donne des conférences, se produit même dans des petits théâtres, comme à Milan où il est filmé ce soir-là. Ils sont nombreux à être venu le voir. Dans la rue, une passante regarde l’affiche interloquée. « Il se produit sur scène ? C’est incoyable quand on connait sa situation. Remarquez s’ils veulent l’avoir, ils l’auront ». Puis s’en va avant de faire demi-tour et de se retourner vers la caméra en concluant : « Attention, c’est très bien ce qu’il fait. Là-dessus, il n’y a rien à dire ».

Savoir, comprendre est une nécessité

A travers ces représentations, ces conférences, ces débats publics, Saviano reste connu en Italie où il continue de vivre, transporté en voitures blindées, écrivant chaque semaine des éditos remarquable dans « Espresso ». Mais en France où son écho est moins puissant, nous ne devons pas l’oublier parce que la mafia n’est pas une caractéristique italienne, nous sommes tous concernés par ce qu’elle représente pour notre société.

« Je suis né en terre de Camorra, l’endroit d’Europe qui compte le plus de morts par assassinat, là où la violence est la plus étroitement liée aux affaires et où rien n’a de valeur s’il ne génère pas de pouvoir » dit Saviano en conclusion de « Gomorra ». « S’opposer aux clans devient une guerre pour la survie. Connaître n’est donc pas un engagement moral : savoir, comprendre, est une nécessité. La seule chose qui permet de sentir qu’on est encore un homme digne de respirer. »