Cent ans après sa naissance, et dix ans après sa mort, que reste-t-il d’une parole qui dérangeait le pouvoir, et d’un rire qui faisait peur.
ROCCO FEMIA
Dario Fo est né le 24 mars 1926 à Sangiano, dans la province de Varèse, en Lombardie. Mais c’est à Porto Valtravaglia, petit village sur les rives du lac Majeur, qu’il passe son enfance. Il ne grandit ni dans un centre culturel, ni dans une capitale symbolique, mais sur une terre de frontière, traversée par des histoires racontées de vive voix, par des dialectes qui se mélangent, par une culture orale qui n’a jamais demandé l’autorisation d’exister. C’est là que Dario Fo apprend avant tout à écouter. Et à comprendre que la parole, pour rester vivante, doit circuler de bouche en bouche, se déformer, exagérer, rire. Son théâtre ne naîtra pas d’une idée abstraite de la littérature, mais de cet humus populaire, marginal, longtemps méprisé, que le pouvoir a toujours regardé avec méfiance.
Lorsque Datio Fo intègre la télévision italienne au début des années soixante, il le fait en corps étranger. La RAI est alors le grand dispositif pédagogique de la jeune République : éduquer, rassurer, normaliser. Canzonissima en est l’un de ses temples, outre que celui de la chanson italienne. Des millions de téléspectateurs suivent le rituel national. Dario Fo et sa compagne Franca Rame mettent en scène une satire sur le monde du travail, des accidents et des responsabilités patronales. Pas de slogan, mais un récit. Pas d’idéologie, mais un renversement du point de vue. La réaction est immédiate : coupes, pressions, demandes de « réajustement » des textes. Jusqu’à l’ultimatum, peu avant le direct. Dario Fo et Franca Rame partent. Rien de théâtral de leur part, uniquement de l’incompatibilité. Ce sera un tournant : le pays qui riait devant l’écran révèle soudain les limites de sa tolérance.
Dario Fo n’a jamais travaillé seul. À ses côtés, il y a toujours eu Franca Rame : actrice exceptionnelle, autrice, militante politique. Pas une simple interprète, mais une figure centrale de leur théâtre. C’est à travers son corps, sa voix, son engagement que nombre des paroles de Dario Fo ont pris une forme concrète, en payant souvent le prix fort. Parler de Dario Fo sans Franca Rame signifie ne pas comprendre totalement comment ce théâtre a transformé la parole en risque réel.
Par la suite, Dario Fo n’est pas officiellement censuré. Il est déplacé. Rendu encombrant. Écarté des lieux centraux de visibilité. Une leçon que le présent ferait bien de se rappeler : le pouvoir n’interdit pas toujours, souvent il organise l’absence. Dans les années soixante-dix, Mystère Bouffe porte ce conflit au plus haut degré. Ramener le sacré à la langue du peuple, le soustraire à la verticalité de l’autorité religieuse, revient à toucher des nerfs profonds. Surtout dans une Italie bigote. Les réactions sont violentes, disproportionnées, révélatrices. Dario Fo ne blasphème pas : il désobéit. Et la désobéissance, surtout lorsqu’elle passe par le rire, est toujours perçue comme une menace.
Lorsque le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1997, beaucoup y voient une forme d’apaisement. C’est un malentendu. L’Académie suédoise ne récompense pas un auteur « intégré », mais bien un bouffon qui malmène le pouvoir – elle le dit explicitement dans sa motivation. Pourtant, à partir de ce moment, Dario Fo court le risque de devenir un monument. Célébré, cité, sécurisé. C’est le destin de nombreuses personnalités dérangeantes : une fois reconnues, elles sont neutralisées par le récit que l’on en fait.
Ainsi, le centenaire de la naissance de 2026 cesse d’être une commémoration pour devenir une question. Non pas sur ce qu’a été Dario Fo, mais sur ce qui reste aujourd’hui possible de sa parole, à une époque où rien n’est ouvertement interdit, mais où tout est filtré, où la modération est devenue une vertu réflexe, où la contestation n’est plus réprimée, mais rendue élégante, compatible, inoffensive. Dario Fo parlait à une époque où parler avait un coût. Aujourd’hui, le risque est différent : parler sans déranger personne.
Voici ce que Dario Fo dirait peut-être aujourd’hui : non, la liberté n’a pas disparu, mais elle a appris à se déguiser sous un voile de prudence ; et le vrai problème n’est plus qui coupe la parole, mais qui, par peur de manifester son désaccord, évite de l’utiliser quand elle pourrait déranger.
R.F.
Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 30 ans.
En 2002 a fondé le magazine RADICI qui continue de diriger.
Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD).
Il est aussi producteur de nombreux spectacles de musiques et de théâtre.










