Près de quatre-vingts ans après avoir inscrit l’émancipation humaine au cœur de sa Constitution, l’Italie peine à tenir cette promesse. Inégalités, guerres, impuissance de la politique : notre époque semble parfois avoir renoncé à imaginer un autre avenir. Et si le véritable courage consistait à s’attaquer aux injustices que nous avons fini par croire inévitables ?
ROCCO FEMIA
En 1948, alors que l’Italie sortait du fascisme et de la guerre, l’article 3 de sa Constitution confiait à la République une tâche extraordinaire : « Il appartient à la République d’éliminer les obstacles d’’ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l’égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays ».
Quelle ambition ! Ceux qui avaient vu leur pays détruit arrivaient encore à imaginer une société permettant à chacun de s’épanouir. Ils savaient jusqu’où pouvaient mener la haine, l’obéissance et le nationalisme. Près de quatre-vingts ans plus tard, que reste-t-il de cette promesse ?
L’Italie a généralisé l’accès à l’éducation et construit un système de protection sociale auparavant inimaginable. Mais, selon la Banca d’Italia, les 10 % des familles les plus riches détiennent 60,6 % du patrimoine net du pays, contre 7,2 % pour la moitié la moins favorisée,. En outre, en 2023, selon les estimations officielles, entre 108 et 113 milliards d’euros d’impôts et de cotisations n’ont pas été perçus.
Il ne s’agit pas de confondre richesse et fraude fiscale, mais comment peut-on demander toujours davantage à ceux qui vivent de leur travail sans exiger une contribution équitable des plus fortunés ? Ne pas payer les impôts, c’est faire payer aux autres les services publics dont on bénéficie. La justice sociale n’est pas un luxe à s’offrir pendant les périodes de prospérité. Elle est plus encore nécessaire quand il y a des crises.
Cette promesse s’éloigne aussi pour une partie des jeunes italiens. Entre 2019 et 2025, le Mezzogiorno a perdu 150 000 diplômés italiens de 25 à 34 ans, partis vers le Centre-Nord ou l’étranger. Émigrer peut être une formidable expérience de liberté, et RADICI serait mal placé pour l’oublier. Mais quand il faut partir pour espérer une vie professionnelle digne, une question s’impose : que n’a pas su offrir le pays ?
Nous avons fini par considérer comme inévitables des injustices qui résultent pourtant de choix humains. On nous explique que les inégalités sont le prix de la croissance, la précarité celui de la compétitivité. À force d’entendre ces discours, nous oublions que ces choix peuvent être contestés.
Pendant ce temps, en Italie comme en France, des stratégies de conquête du pouvoir et des calculs électoraux remplacent trop souvent les projets. La politique semble avoir renoncé à transformer la société, se contentant d’administrer ce qui existe déjà. Ce qui a vieilli dans notre vie publique n’est pas nécessairement l’âge de ses dirigeants. C’est leur imagination. Face aux bouleversements qui sont sous nos yeux, une partie de la classe politique promet le retour à un ordre ancien. Restaurer, rétablir, retrouver : le vocabulaire du passé tient lieu de programme pour l’avenir.
Mais les citoyens ne sont pas irréprochables non plus. Nous réclamons des changements profonds, pourvu qu’ils épargnent nos habitudes et nos privilèges. Nous dénonçons les promesses simplistes, puis nous récompensons parfois dans les urnes ceux qui nous les vendent. Nous voulons une société plus juste, à condition que l’effort commence chez les autres.
Entretemps, la violence regagne du terrain dans le monde. En 2025, les dépenses militaires ont atteint 2 887 milliards de dollars, un onzième record annuel consécutif. Les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient rappellent que l’histoire n’avance pas nécessairement vers la paix. Le droit de se défendre contre une agression ne saurait être confondu avec celle-ci, mais les armes ne peuvent devenir notre seul horizon. Nationalismes et tentations autoritaires promettent aux peuples le retour à un passé dépeint comme heureux. L’histoire italienne devrait nous avoir enseigné où mène cette fascination.
Mais le pire n’a pas le monopole de notre époque. En mai 2026, dans un lycée public de Fuorigrotta, à Naples, le café Terzo Tempo a ouvert ses portes. Derrière le comptoir travaillent des jeunes en situation de handicap, formés et rémunérés. Le projet est porté par La Bottega dei Semplici Pensieri, une association installée dans la ville de Quarto dans un local confisqué à la criminalité organisée. Ici, l’émancipation n’est plus un beau principe, elle se pratique au quotidien.
De telles initiatives ne dispensent pas l’État de ses responsabilités. Les encenser pour masquer les défaillances serait une imposture. Cependant, elles nous rappellent que la politique ne se limite pas aux partis et aux ambitions de leurs chefs.
Ceux qui écrivirent la Constitution italienne avaient connu le pire. Ils n’avaient pas pour autant renoncé à imaginer le meilleur. Voici peut-être ce qui nous manque le plus aujourd’hui : non pas les moyens de changer le monde, mais la conviction que nous en avons encore le droit.
R.F.
Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 30 ans.
En 2002 a fondé le magazine RADICI qui continue de diriger.
Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD).
Il est aussi producteur de nombreux spectacles de musiques et de théâtre.













